Monthly Archives: February 2012

De la musique de fées d’hiver

Un appétit de Lyon (ou Da Dou Rhône Rhône)

Après avoir gagné mon quignon dans le Beaujolais en jetant des ceps dans un godet de tracteur (vivant ainsi de près la tragédie de l’arrachage de nos vignobles qui ne vendent plus), j’atteins Lyon en pleine secousse polaire. Isabelle et moi jouons ce soir là à la Boulangerie du Prado, ancienne boulangerie reconvertie en salle de spectacles au fonctionnement associatif, implantée depuis dix ans dans le quartier vivant et coloré de la Guillotière. La réputation du lieu comme espace potentiel de belles surprises est assez établie pour qu’elle draine rapidement au chaud une petite troupe d’habitués, ainsi que quelques chalands intrigués par l’activité intérieure en raison d’une immense vitrine d’origine donnant directement sur la rue. Mais il faudrait nuancer ce « au chaud » : haute de plafond et murée avec de la grosse pierre centenaire, la salle fut hélas une véritable chambre froide pendant toute la soirée, malgré les radiateurs installés tôt le matin par l’excellente équipe organisatrice afin d’élever la température.

Les mains sous les cuisses et le nez dans l’écharpe, le public courageux tint bon malgré les conditions extrêmes, et je dois dire que j’eus paradoxalement affaire au public le plus interactif so far, de rires gras à mes blagues en hochements de têtes à mes rythmes, le courant passa, fluide et fertile. Voici un bon exemple de cet échange réussi : lorsque je regrette au micro de ne pas avoir apporté mon accordéon diatonique qui m’aurait permis de jouer un réel québécois aux vertus calorifères, une jeune fille s’approche de la scène, m’affuble d’un flatteur « Monsieur » et se propose d’aller chercher le sien. Elle s’éclipse donc et ramène une chanson plus tard un magnifique Hohner à mes pieds, sur lequel je m’empresse, non sans fébrilité, de tenter le « Reel du Cultivateur » qui provoque quelques tapements de mains enjoués et semble participer du désengourdissement de l’ambiance. Situé à côté du plus grand foyer de sans-abri de la région, le spectacle attire un sans –abri bavard et féru d’interactivité lui aussi, me pressant un dynamisant « Lâche-toi ! » (ce que j’avais bien l’intention de faire de toute façon) ou demandant à Isabelle de jouer « Petite Marie ». Au final, une belle soirée agrémentée de rencontres agréables malgré un climat pénible qui présageait un concert difficile. Une fois de plus, la collision d’un public mélomane et de prestations inspirées, associée à une équipe associative solide et enthousiaste, permettait de déjouer les sombres augures !

Larmes et cycles de St-Etienne (ou Mineurs dansants et tristes mines)

Pour la première fois depuis le début du voyage, j’embarquais seul dans un TER en direction de ma prochaine destination, traversant des hameaux charmants aux toits sucre-glacés. Pris par le même terrible blizzard qui s’était emparé de Lyon, les rues de St-Etienne se révélèrent vides et plutôt sordides au gré des arrêts du tramway grinçant qui m’amenait vers le Remue-Méninges, où je retrouvais Isabelle/Pollyanna pour notre dernier concert ensemble, en compagnie de Boy et d’Angil & The Hidden Tracks. Une bénévole de la salle s’affairait à décongeler les tuyaux d’arrivée d’eau des toilettes, debout sur une chaise à l’aide d’un sèche-cheveux. Après des balances prometteuses, nous partîmes déguster de succulentes quiches maison dans l’appartement au dessus du café-concert, ce qui fut l’occasion de faire connaissance avec les musiciens talentueux et chaleureux du groupe de Mickaël/Angil, qui interprétèrent ce soir-là en formation réduite les chansons épiques de leur nouvel album «Now ».  En raison de baisses de tension dues au froid décidemment destructeur, nous dûmes souvent manger dans une obscurité assez drôle, nous aidant de nos écrans de portable pour choisir notre prochain morceau de pizza. Les caprices du système électrique nous mirent rapidement face à un dilemme ravageur : vaut-il mieux réchauffer la soupe ou manger avec de la lumière ? Au final, ce fut comme toujours un compromis : soupe tiède et éclairage sporadique, précipitant notre toute récente mise en relation vers une intimité maladroite arrivant un peu tôt dans le processus naturel d’amicalisation.

Le lieu convivial, faisant office à la fois de bar de quartier, de salle de concerts indépendants et de salon de thé/librairie alternative combinait comme à Lyon les publics : étudiants mélomanes, couples curieux, petites familles en sortie du samedi et célibataires en mode chasseur. Classiquement, le volume sonore de la petite foule augmenta proportionnellement avec le degré d’alcoolisation, et j’eus hélas pour la première fois affaire à une saoûlarde récalcitrante, qui récidivait sans honte dans le dépôt de sa bièrasse sur mes livres de poésie exposés à l’entrée ! La salle à la configuration étrange sépara rapidement trois publics, ceux venus pour la musique (quelle drôle d’idée !) ramassés près de la scène sur les rares fauteuils confortables, ceux venus pour boire, parler et écouter d’une oreille distraite debout près du bar, et ceux venus pour s’avachir sur des canapés et avoir l’air vague de s’ennuyer, sans aucune espèce de connexion avec ce qui se passe dans le reste de la pièce… C’est toujours avec beaucoup d’amusement que je constate la répartition spatio-temporelle des gens pris dans une situation de concert, et l’éventail fascinant des comportements et des réactions face à la présence d’un « performeur » sur une scène.

Deux jeunes filles firent mon bonheur toute la soirée en dansant devant la scène pendant tout mon concert, improvisant des mouvements avec justesse selon les motifs, le tout étonnamment dans un grand respect de ma performance. A la fin, voyant que j’avais repéré leur chorégraphie spontanée et que je parlais d’elles au micro, elles se sont mises à interagir avec moi, à mon immense plaisir. Lorsque je parlais d’amour en présentant Footsteps On The Stairs, elles se plantèrent tour à tour devant la scène avec le doigt levé, et lorsque je leur donnais l’autorisation de s’exprimer, se miren à débiter des aphorismes efficaces que je m’empressais de relayer. Je fus particulièrement ravi de cette loquacité juvénile qui  contrastait sévèrement avec l’apathie généralisée du public adulte qui ne bronchait à aucune de mes questions ou remarques désobligeantes. Quand j’ai affaire à ce genre d’étrange amorphie, je me demande si cela provient d’un trop grand respect de l’artiste piédestalé en France, qu’on ne saurait déranger, d’une timidité ou simplement d’un désintérêt total pour ce genre de communication. Toujours est-il que les Français ont moins l’habitude  et l’aisance d’interagir avec leurs artistes que les américains, pros du « heckling » de fond de salle, et certains semblent vraiment regarder un concert comme ils regardent la télé, tendance neurasthénique. Enfin bref, afin de donner une nouvelle tribune à mes petites danseuses d’un soir, voici quelques exemples de leurs messages, dans toute l’imprécision du souvenir qu’il m’en reste : « C’est dessiner des cœurs qui est important » ; « Il faut aimer l’amour pour pouvoir aimer l’autre » ; « A la Claire Fontaine est surtout une chanson d’amour ».

Autre fait marquant de la soirée : un sérigraphe enthousiasmé par ma Salade de Crudités, et un tantinet flambeur, parvint à me convaincre de passer chez lui quelques mètres plus loin dans la rue pour me montrer avec une fierté sans pudeur les impressions qu’il a réalisé en collaboration avec d’autres artistes apparemment connus et reconnus. Cette virée impromptue fut une agréable surprise, en dépit de l’avalanche de noms propres que mon hôte se sentit tout de suite obligé d’asséner, dans l’espoir naïf de m’impressionner. J’essayai bien de lui faire comprendre que peu importait les gens qu’il connaissait et avec qui il avait travaillé, c’était le contenu qui comptait pour moi, mais il était déjà pris dans son tourbillon des grandeurs. J’avais là affaire à un de ces vieux collectionneurs pris par cette maladie tout de même bien française : l’amour de l’étiquette, le triste réflexe du « name-dropping », l’obsession de la reconnaissance des pairs !

Après cet épisode stéphanois mouvementé, je rejoins Sammy dans sa charmante maison des pré-alpes Grenobloises afin de prendre un break avant notre périple sudiste. Entre le calme ressourçant d’un village hibernant sous sa crôute de neige et la légère effervescence du troquet du coin où je taquine le flipper « Iron Man » et retrouve les joies du baby-foot, j’apprécie une pause confortable dans les vallons en compagnie de Son House et de Van Zandt. Confortable notamment grâce au rebondissant matelas  Carrefour gonflé avec la machine branchée sur l’allume-cigares du Chrysler en pleine nuit à -10. Après avoir regardé Elvis embrasser les femmes du public qui font leur queue pour la galoche du King à Las Vegas, écouté 234 albums excellents issus de la discographie de Sammy, et entretenu la calle du bout de mes doigts sur les cordes usées d’une guitare 12 cordes vintage, il va déjà bientôt être temps de recharger la voiture, de faire le plein de HariboÒ, et d’actualiser l’Ipod pour se remettre en ture pour de nouvelles avenroutes !

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Pour faire chanter des carillons de bleus venus du Nord

Capitaines d’un brise-larmes

Traversée de la Belgique en bavant dans ma sieste. J’écarquille les pupilles et voici Liège sous la neige, retrouvant avec surprise cette poudre complice que je pensais quitter pour de bon sur le tarmac de l’aéroport de Montréal. La météo annonce la couleur de toute façon: le début de mon voyage sera une véritable vadrouille au royaume des glaces, avec un vent au cutter qui aime me ramener à ma fragilité des joues. Ce soir-là, nous chantons à tue-tête et tapons de la basket sur la scène d’une péniche qui fuit (du toit, heureusement), amarrée sur le quai joliment pavé le long d’une Meuse qui tanguait light. La chaleureuse équipe de Liège 3015 a travaillé fort pour rassembler une petite foule attentive et intergénérationnelle, et je m’excite comme un enfant à l’idée de montrer ma came. C’est devant eux que je pénètre officiellement dans mes chansons depuis l’entame du périple, ravi du déclic un peu tardif de ma musique en mode live, après des sets peu inspirés et précipités au Mofo et au Café Diskaire. Décidemment frustré de ne pouvoir communiquer directement avec les locaux dans la langue de nos aïeux, et inspiré par les talents francophages de mon compagnon de médiator, j’insère des slams érotiques et autres bafouilles poéticomiques dans mon spectacle. Cela fait respirer mon set anglophone et me permet d’exprimer décemment mes angoisses et autres trouvailles de post-adolescent.

Le lendemain matin, en compagnie du généreux Didier, quelques secrets, recoins et ruelles de la ville nous sont révélés au compte-goutte de son enthousiasme bien informé: familles entières de bourgeois brûlées dans une église cadenassée par des guildes mécontentes, rémanences de l’hostilité flamande/wallonne, délires architecturaux du prince-évêque déchu et autres anecdotes du cru. Il nous présente aux charmes du “carré”, ainsi qu’à la déco psychédélique du légendaire repaire estudiantin le Pot-au-Lait (citation  du flyer de la programmation du lieu déjanté: “Les bons conseils de mon onc’ pol: voici une recette simple pour empêcher votre petit ami de ronfler. il suffit de lui écarter les cuisses. Dans cette position, les testicules sollicitées par la pesanteur tombent, obstruant l’orifice de l’anus. Le tirage est coupé. Il ne ronfle plus.”). Il nous enseigne aussi le régal des “boulets” à la sauce “lapin” (boulettes de viande énormes roulées dans la farine et poêlées avec de la cassonade, des oignons, un vrai délice d’hiver). On nous raconte un carnaval liègeois qui n’a rien à envier à Rio de Janeiro, avec le vomis qui coule à flots le long des processions de cancres guindailleurs, émergeant de leurs “kots” (chambres-taudis d’étudiants) pour plonger dans le zwart (le “noir” de la rue festive).

On la r’fait! Lille, le retour de la vengeance

Retour dans un fief lillois sub-zéroien (sans se gourer en passant par Bruxelles comme à l’aller, ignorant les traductions flamandes des noms de villes sur les panneaux de signalisation) pour atteindre le Peek-a-boo et sa faune nyctalope.Vintage 50’s sans les clichés classiques, le lieu exigü se présente vite comme un bar de quartier familial à la patronne mélomane et réglo. L’espace est étroit et séparé comme souvent entre les curieux attentifs et les bavards alcoolisés, ces derniers frustrant les autres par leur vacarme étouffant nos voix et nos paroles. Heureusement, ce soir, nous prenons tous le bruit du bon côté : Isabelle, très classe, égrène ses jolies chansons sans faire vaciller sa concentration ; Sammy dispose d’autres stratagèmes de lutte, il ne se démonte pas et monte sur les tables en criant ; quant à moi, je dissémine ma prose sexualisante avec le sourire entre mes chansons épiques en angliche. Nous dormons à Lille chez un Arthur accueillant qui nous fait partager sa passion pour Simon Finn, folk-psyché obscur et oublié. Il vit à côté d’un bar-cantine de carnavaleux, la Chapelle, qui passe toute l’année non-stop uniquement de la musique de carnaval, devant lequel rôdent des jeunes aux mines patibulaires. Voici quelques perles de leur flyer dérobé pour la blague : “Vins faire tin carnaval toute l’année avec tous ché gins! à la Chapelle, sur l’comptoir tu choleras pas ! à la Chapelle, tin plus biau Klet’che tu mettras! à la Chapelle, les femmes sont mon oncle et les hommes sont ma tante!”.  Je vois un guitare dans un coin du salon d’Arthur sur laquelle est écrit au marqueur noir “I bought this guitar to pledge my love to you“, parole mythique s’il en est du Bill “Smog” Callahan.  En revoyant cette phrase, j’en ressens la pertinence comme un uppercut, vivant pleinement en ce moment cette tension essentielle de générosité dans ce voyage improbable qui nous pousse à braver des publics tranges et étrangers pour leur parler d’amour, du nôtre et du leur, comme une urgence dans cette cellule de crise.

On nous raconte les tribulalations véridiques d’un mauvais magicien qui a joué dans un film porno local intitulé “Bienvenue chez les Ch’tites”. On nous dit que les clochards meurent en réalité beaucoup plus l’été que l’hiver en raison des maladies contractées dans le froid. Les belles rencontres s’empilent et forment un beau collier, et le sentiment bienvenu de connexion avec ma propre musique s’installe et s’intensifie.

Sammy ayant vécu dans le coin, nous allons rendre visite à ses anciens voisins qui nous invitent tous comme si nous étions le sang de leur sang. Pendant notre séjour dans le Nord, les gens semblaient se sentir investis de la mission de confirmer la légende que les gens du du Nord étaient accueillants et savaient se montrer convaincants à grands renforts d’arguments gastronomiques et avineux. Quel plaisir de me retrouver au sein de la “bonne franquette” décontractée et de ses éléments relativement absents de la culture de la table canadienne: corbeille de pain et plateau de fromages pour n’en citer que deux plutôt représentatifs! Glissant mes pieds meurtris sous des tables garnies de mets locaux, de saucissons en patates douces, de flans en pâtés, je redécouvre l’art de manger en prenant le temps, passe-moi le sel, vous avez de la moutarde ? on se régale, merci vraiment. Sur un autre terrain chauvinistique, je me demande quand même par quel plaisir malsain je me retrouve à jubiler devant la grandiloquence des Géant Casino de mon pays d’enfance, jusqu’à apprécier la revisite de ces labyrinthes aseptisés! C’est aussi singulier de ressentir un tel confort en revoyant mes gaufres au chocolat préférées dans les étals des stations-service, there’s nothing like home, indeed.

En raison d’une batterie frileuse et d’une météo coriace, Sammy met le réveil et se lève à 6h du matin pour démarrer le Chrysler Voyager qui nous joue des tours fréquemment en ne se démarrant pas. Cela constitue notre petite frayeur matinale en motif récurrent, qui nous a valu une visite chez Norauto et quelques frissons supplémentaires. Quelques mots d’ailleurs sur les carences de notre précieux carrosse, hormis ces désagréments: nous devons tous rentrer par la portière conducteur, qui est la seule qui s’ouvre, ce qui implique des crapahutages et l’ostension fréquente de la couleur de nos caleçons ; le système électrique général craint à mort tel que lorsqu’on baisse la vitre avec la commande électrique, cela coupe la chique à la musique (évidemment, nous oublions des fois cet affreux lien de cause à effet et on ruine à l’insu de notre plein gré le pic dramatique d’une super chanson en voulant payer le péage: “Et meeerde”) ; il faut laisser le doigt appuyé sur l’allume-cigares tout le temps de son allumage, ce qui laisse le motif du bouton imprimé sur l’index lorsqu’on veut faire nos Clint Eastwood en crapotant des cigarillos vanillés ; un balai doit tenir le coffre ouvert car il ne tient plus tout seul, ce qui fait toujours effet “épée de Damoclès” en mode porte blindée sympa quand on décharge l’ampli. Au-delà de ces dysfonctionnements légers et sujets à plaisanteries redondantes, la bête bouffe du kilomètre sans rechigner, poussée par la country mauve de Jeff Bridges ou le flow de Busta Rhymes, et je lui tire bien bas la casquette. Long may you run.

Normalement, c’est pas mon truc, les plans à Troyes…

Coïncidence étrange, le 3 Février, nous partions à trois (en comptant le Cinto, fidèle passager canin) à Troyes, coquette ville médiévale aux beaux restes de maisons en colombages, fortifications restaurées et vieilles rues pavées. Je m’attendais à un bled sans relief et j’y ai trouvé une ville d’histoire et de caractère. Le Bougnat des Pouilles est un restaurant/bar à vins bondé et agréable, on m’y laisse boire mon traditionnel litre de Coca (en vraie star du mouvement straight-edge) et on nous gave de saucissons et fromages de la région. La scène étant située le long du principal couloir de passage entre les diverses salles boisées du complexe de la night, nous voyons défiler juste devant nous les kakous aux cheveux courts et laqués qui débarquent au fur et à mesure, attendant patiemment que la taverne opère sa mutation en boîte de nuit avec le Deejay local. Ils nous font méchamment sentir dans leurs regards et ricanements crétins quelque chose du genre : “dégagez, les ringards à guitare”, résistance implicite que j’apprécie beaucoup. Cette configuration s’avère vite cocasse, surtout quand les serveurs occultent notre vue du public et braillent à 2 cm de notre manche de guitare : “C’est pour qui, les tartinettes?” ou “Sabine, un café pour la 3!”. Cela donne d’ailleurs lieu à une péripétie plutôt drôle: Sammy, pris dans une des transes de rockeur dont il détient le secret, lance un coup de jambe qui manque d’éborgner une serveuse déjà peu enjouée par le bordel ambiant, coincée entre des folkeux qui schlinguent et qui montent sur les chaises en braillant et les jeunes branleurs du coin qui exigent leur troisième pichet de bièrasse.

Il n’est pas toujours évident d’être pris au sérieux, voir de se prendre soi-même au sérieux quand on joue dans un lieu si peu adapté à notre musique, au creux d’une foule hétéroclite, partagé entre ceux venus pour découvrir une musique inconnue (quelle idée!) et les autres aux motivations cumulables : drague, drogue, déconne, bouffe, bière et frime. Nous nous en sortons pas mal au final, grâce à un second degré éprouvé et une conscience professionnelle solide, mais il fut bon d’oublier et dissoudre mes trimages du soir dans le matage éhonté des “Confessions Intimes” de TF1 une fois rendu à l’hôtel.

Le lendemain, nous reprenons les nationales et je me trouve vite à aimer regarder la fumée des usines danser dans le ciel clair de l’hiver. Dans cette France de l’interstice, nous traversons des patelins fantômes de Franche-Comté (Gourgeon, Noidans, Villersexel…que de villages aux charmes vaporeux!), nous longeons des marais semi-glacés qui ressemblent à des flaques de salive et nous tombons sur un supermarché “Corluyt” frigorifié avec cette caissière éteinte qui nous tend une facture-devis en format A4 pour 5 euros de Haribos…Nous naviguons fluidement dans la chaude lumière qui baigne la haute-vallée de l’Aube, jaune tendance orange, avisant quelques fois des silos désaffectés et autres garages abandonnés qui dénotent une ambiance post-industrielle pour le moins sympathique.

Mules + Loose = Alsassholes

Après un circuit sans-faute, il fallait évidemment que les tuiles commencent à se pointer dans le décor. Nous fûmes rapidement minés par un accueil de glace dans une ville de Mulhouse, il faut le bien dire, hideuse et labyrintique. Le patron nous a fait déguster une spécialité alsacienne avant même notre arrivée lorsque nous cherchions son bar, en nous déconseillant au téléphone de demander notre chemin à des “casquettes” qui ne connaîtront sûrement pas le centre historique vu qu’ils ne viennent pas vraiment d’ici. J’ai rebaptisé pour l’occasion mon compagnon Samir Da Costa, un mix portugais/marocain histoire de déstabiliser les xénos potentiels et essayer de rigoler un peu du fait que nous nous trouvions désormais dans la terre d’origine des groupes de punk néo-nazis, aux chansons potaches du genre “Mohammed, mouche à merde” et j’en passe. Il faut dire qu’en interrogeant une casquette, erreur impardonnable, nous eûmes une réponse pour le moins cocasse : “Le Greffier ? J’sais pas.. c’est tribunal ça!”, et de se barrer comme un voleur avec ses potes apathiques, la bouche collée dans un kebab. On se serait crus dans une page de “La Vie Secrète des Jeunes” de Sattouf, qui a le don de photographier en BD les jeunes beurs dans ce genre de situations peu avantageuses. Enfin bref, les rares êtres humains croisés dans les rues (un samedi à 19h en centre-ville, rappel) n’avaient aucune envie de nous aider et préféraient s’amuser soit à nous égarer, soit à nous donner des réponses vagues et inutiles, soit à nous faire attendre 5 minutes pour finalement avouer qu’ils n’en avaient aucune idée, soit à carrément nous ignorer dès que je baissais la vitre (mon préféré). Faut dire qu’on faisait un peu gitans avec le boxer qui aboie sur la banquette arrière, mais bon, il paraît qu’il faut aider son prochain, même s’il n’est pas rasé de près.

Mais les milieux hostiles, ça on connaît, comme disait Kool Shen, et tant bien que mal, nous avons tenté ce soir-là de faire vivre nos chansons entre les beuglements d’une jeunesse avinée et les papotements de quarantenaires majoritairement désintéréssés. Quelques oreilles curieuses étaient aux aguets comme toujours (les fous), hélas troublés dans leur écoute par la cacophonie ambiante. Sammy est monté sur un tabouret et a fait fuire un groupe de mecs qui essayaient, avec beaucoup de réussite, de tous se ressembler. J’entendis l’un deux, visiblement remonté, miauler en se dirigeant vers la sortie : “Il a marché sur mon pull”. Un mec dit à Sammy que ce qu’il fait est super cool et ressemble à du “Jimmy Cash”.

Pina nous avait régalé avant l’attaque des festivités avec des mets typiques (Fleischnacka, un escargot de viande et des Spatzle, sans parler de la saucisse Viennerla, moins fine que la strasbourgeoise, allez savoir pourquoi), et la famille tenant la maison nous a traité comme des coqs en pape. On nous raconte le mépris condescendant des gens du Bas-Rhin pour cette région prolétaire, le manque de tribunes pour les groupes de compositions originales dans la région (même constat triste qu’aux US, on veut entendre “Stairway to Heaven”). Ce soir-là, j’ai cru entendre un fantôme de fillette ricaner dans un des angles lovecraftiens de la bicoque, mais c’était sûrement les rires gras de la meute du bar qui résonnaient encore dans mon crâne. Sur scène, quand j’évoque Toulouse, un mec me crie “Toulouse-Mulhouse, même combat!” à quoi je réponds que oui, il y a effectivement une connection entre ces deux mots: c’est la loose, ce qui n’a fait rire que moi (ce qui est déjà beaucoup). Des filles britanniques assistantes-enseignantes en anglais viennent nous voir à la fin, avec l’envie manifeste de s’exprimer sur le calvaire qu’elles endurent dans cette ville de morts-vivants saoûlards et/ou neurasthéniques. Nous compatissons, impuissants, n’ayant eu qu’à offrir une modeste soirée de divertissement acoustique pour leur faire oublier le néant culturel qu’elles habitent. Cela confirme l’impression de malaise qui s’est rapidement installée dès notre débarquement dans la cité maudite. Oui, vous direz, je ne ménage pas mon texte question généralité, mais il est question d’émotions primaires ici et non de dossier journalistique nuancé sur la ville de Mulhouse! 2012, l’année du blues à Mulhouse.

Dire que nos ancêtres ont perdu leurs vies empalés sur des baïonnettes de Prussiens pour garder ce lopin de terre désagréable! Les Allemands auraient sûrement fait meilleur usage de ce coin qui nous a divisé si longtemps bêtement et terriblement : Freiburg, de l’autre côté de la frontière, est un contre-exemple flagrant en terme de cachet et d’accueil de la population si mes souvenirs de Schulereisen sont bons. Il fit bon de quitter le navire après une douche karchër, un soulagement comme on en fait plus. Le contraste avec la Bourgogne, avec ses bâtisses charmantes et  ses vignobles vallonnés, fut étonnant.  Difficile de rivaliser avec la gueule d’un Meursault, avec la pierre de Chagny, avec le cachet d’un Santenay! Sammy me déposait à Beaune en escale familiale mais c’est une autre histoire, tournant pour l’instant avec un sourire en coin la  première page de la tournée d’hiver..

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Northbound & Out

Paris by (sleepless) night

Funny how you can still surprise yourself, especially when you’re so old like me. Truth is, against all odds: I feel strangely content to be back around my own, my rough-edged people stuck in these dragging crisis times, my unimpressed buddies, my cold bitches. I’m sick of being shouted at and always being bumped into,  I used to sing one year ago, now it almost makes me smile when I get stepped on the foot with no apologies in the metro, not a crooked sneer, no, a genuine warm smile. I love you, you who struggles and complains, you who strives to succeed and enjoy in this wounded world of ours, you French asshole, you friend of mine. It’s been a while I said this, and even longer that I felt it: it’s good to be back.

Dans l’euphorie des jours de gris! There is no walking in this city where walls stick to your skin and time is a ever-shrinking concept. There is only running, and you soon have to accept that you’re always going to be late and be a permanent deceiver to everyone. I  managed to fit in some decent catching-up with old companions though, even if sometimes in the unsastisfactory form of rushed chatter on subway seats or in the narrow line at a grocery store.

After restless jet-lagged nights in Montmartre filled with repeated nightmares/daymares of giant sharks eating up the world (wow) and checking on the bookstores hosting my books to retrieve my millions of euros, I finally reached the time of my exciting first gig of the tour, at the Mo’Fo Festival.

The hip indie fest was on the pleasant side of cool for the most part, even if I found the audiences disturbingly quiet (in an analytical “should i like this ?” or even “do i have the right to appreciate this act ?” kind of way, looking around to see if the others enjoy it) and fond of mild applause. It felt like not even a third of the people in the room cared to put their hands together after each song, probably an epidemy of hand blisters prevented them from showing their enthusiasm, though I personally wouldn’t vote for that option. But at least they shut the eff up, which is great. I loved the Matt Elliot set, making a smart and tasteful use of looping pedals, and the Tender Forever set, sort of a cheap/alternative Beyoncé in an awesome way. She delivered some heartfelt songs and interspersed her dancey numbers with bold comments on politics full of lesbian pride. She even did some live improvised singing-commenting of some “headbanging” viral videos her brother had just sent her, which was surprisingly entertaining though somewhat risqué.

I missed the last subway after talking with all the nice staff members of Les Boutiques Sonores and tried to help a achingly-drunk handicapped fellow who was crying on the groung to find a cab, but when he realized I wasn’t quite sure which way to go, he told me to go fuck my mom so I let it go after a few waves of insults.

It was then time to hop in Sammy’s van with his dog Cinto panting on the backseat and some good ol’ Patsy Cline on, and head northward, to Lille! But you’ll know more about it very soon…

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