De la musique de fées d’hiver

Un appétit de Lyon (ou Da Dou Rhône Rhône)

Après avoir gagné mon quignon dans le Beaujolais en jetant des ceps dans un godet de tracteur (vivant ainsi de près la tragédie de l’arrachage de nos vignobles qui ne vendent plus), j’atteins Lyon en pleine secousse polaire. Isabelle et moi jouons ce soir là à la Boulangerie du Prado, ancienne boulangerie reconvertie en salle de spectacles au fonctionnement associatif, implantée depuis dix ans dans le quartier vivant et coloré de la Guillotière. La réputation du lieu comme espace potentiel de belles surprises est assez établie pour qu’elle draine rapidement au chaud une petite troupe d’habitués, ainsi que quelques chalands intrigués par l’activité intérieure en raison d’une immense vitrine d’origine donnant directement sur la rue. Mais il faudrait nuancer ce « au chaud » : haute de plafond et murée avec de la grosse pierre centenaire, la salle fut hélas une véritable chambre froide pendant toute la soirée, malgré les radiateurs installés tôt le matin par l’excellente équipe organisatrice afin d’élever la température.

Les mains sous les cuisses et le nez dans l’écharpe, le public courageux tint bon malgré les conditions extrêmes, et je dois dire que j’eus paradoxalement affaire au public le plus interactif so far, de rires gras à mes blagues en hochements de têtes à mes rythmes, le courant passa, fluide et fertile. Voici un bon exemple de cet échange réussi : lorsque je regrette au micro de ne pas avoir apporté mon accordéon diatonique qui m’aurait permis de jouer un réel québécois aux vertus calorifères, une jeune fille s’approche de la scène, m’affuble d’un flatteur « Monsieur » et se propose d’aller chercher le sien. Elle s’éclipse donc et ramène une chanson plus tard un magnifique Hohner à mes pieds, sur lequel je m’empresse, non sans fébrilité, de tenter le « Reel du Cultivateur » qui provoque quelques tapements de mains enjoués et semble participer du désengourdissement de l’ambiance. Situé à côté du plus grand foyer de sans-abri de la région, le spectacle attire un sans –abri bavard et féru d’interactivité lui aussi, me pressant un dynamisant « Lâche-toi ! » (ce que j’avais bien l’intention de faire de toute façon) ou demandant à Isabelle de jouer « Petite Marie ». Au final, une belle soirée agrémentée de rencontres agréables malgré un climat pénible qui présageait un concert difficile. Une fois de plus, la collision d’un public mélomane et de prestations inspirées, associée à une équipe associative solide et enthousiaste, permettait de déjouer les sombres augures !

Larmes et cycles de St-Etienne (ou Mineurs dansants et tristes mines)

Pour la première fois depuis le début du voyage, j’embarquais seul dans un TER en direction de ma prochaine destination, traversant des hameaux charmants aux toits sucre-glacés. Pris par le même terrible blizzard qui s’était emparé de Lyon, les rues de St-Etienne se révélèrent vides et plutôt sordides au gré des arrêts du tramway grinçant qui m’amenait vers le Remue-Méninges, où je retrouvais Isabelle/Pollyanna pour notre dernier concert ensemble, en compagnie de Boy et d’Angil & The Hidden Tracks. Une bénévole de la salle s’affairait à décongeler les tuyaux d’arrivée d’eau des toilettes, debout sur une chaise à l’aide d’un sèche-cheveux. Après des balances prometteuses, nous partîmes déguster de succulentes quiches maison dans l’appartement au dessus du café-concert, ce qui fut l’occasion de faire connaissance avec les musiciens talentueux et chaleureux du groupe de Mickaël/Angil, qui interprétèrent ce soir-là en formation réduite les chansons épiques de leur nouvel album «Now ».  En raison de baisses de tension dues au froid décidemment destructeur, nous dûmes souvent manger dans une obscurité assez drôle, nous aidant de nos écrans de portable pour choisir notre prochain morceau de pizza. Les caprices du système électrique nous mirent rapidement face à un dilemme ravageur : vaut-il mieux réchauffer la soupe ou manger avec de la lumière ? Au final, ce fut comme toujours un compromis : soupe tiède et éclairage sporadique, précipitant notre toute récente mise en relation vers une intimité maladroite arrivant un peu tôt dans le processus naturel d’amicalisation.

Le lieu convivial, faisant office à la fois de bar de quartier, de salle de concerts indépendants et de salon de thé/librairie alternative combinait comme à Lyon les publics : étudiants mélomanes, couples curieux, petites familles en sortie du samedi et célibataires en mode chasseur. Classiquement, le volume sonore de la petite foule augmenta proportionnellement avec le degré d’alcoolisation, et j’eus hélas pour la première fois affaire à une saoûlarde récalcitrante, qui récidivait sans honte dans le dépôt de sa bièrasse sur mes livres de poésie exposés à l’entrée ! La salle à la configuration étrange sépara rapidement trois publics, ceux venus pour la musique (quelle drôle d’idée !) ramassés près de la scène sur les rares fauteuils confortables, ceux venus pour boire, parler et écouter d’une oreille distraite debout près du bar, et ceux venus pour s’avachir sur des canapés et avoir l’air vague de s’ennuyer, sans aucune espèce de connexion avec ce qui se passe dans le reste de la pièce… C’est toujours avec beaucoup d’amusement que je constate la répartition spatio-temporelle des gens pris dans une situation de concert, et l’éventail fascinant des comportements et des réactions face à la présence d’un « performeur » sur une scène.

Deux jeunes filles firent mon bonheur toute la soirée en dansant devant la scène pendant tout mon concert, improvisant des mouvements avec justesse selon les motifs, le tout étonnamment dans un grand respect de ma performance. A la fin, voyant que j’avais repéré leur chorégraphie spontanée et que je parlais d’elles au micro, elles se sont mises à interagir avec moi, à mon immense plaisir. Lorsque je parlais d’amour en présentant Footsteps On The Stairs, elles se plantèrent tour à tour devant la scène avec le doigt levé, et lorsque je leur donnais l’autorisation de s’exprimer, se miren à débiter des aphorismes efficaces que je m’empressais de relayer. Je fus particulièrement ravi de cette loquacité juvénile qui  contrastait sévèrement avec l’apathie généralisée du public adulte qui ne bronchait à aucune de mes questions ou remarques désobligeantes. Quand j’ai affaire à ce genre d’étrange amorphie, je me demande si cela provient d’un trop grand respect de l’artiste piédestalé en France, qu’on ne saurait déranger, d’une timidité ou simplement d’un désintérêt total pour ce genre de communication. Toujours est-il que les Français ont moins l’habitude  et l’aisance d’interagir avec leurs artistes que les américains, pros du « heckling » de fond de salle, et certains semblent vraiment regarder un concert comme ils regardent la télé, tendance neurasthénique. Enfin bref, afin de donner une nouvelle tribune à mes petites danseuses d’un soir, voici quelques exemples de leurs messages, dans toute l’imprécision du souvenir qu’il m’en reste : « C’est dessiner des cœurs qui est important » ; « Il faut aimer l’amour pour pouvoir aimer l’autre » ; « A la Claire Fontaine est surtout une chanson d’amour ».

Autre fait marquant de la soirée : un sérigraphe enthousiasmé par ma Salade de Crudités, et un tantinet flambeur, parvint à me convaincre de passer chez lui quelques mètres plus loin dans la rue pour me montrer avec une fierté sans pudeur les impressions qu’il a réalisé en collaboration avec d’autres artistes apparemment connus et reconnus. Cette virée impromptue fut une agréable surprise, en dépit de l’avalanche de noms propres que mon hôte se sentit tout de suite obligé d’asséner, dans l’espoir naïf de m’impressionner. J’essayai bien de lui faire comprendre que peu importait les gens qu’il connaissait et avec qui il avait travaillé, c’était le contenu qui comptait pour moi, mais il était déjà pris dans son tourbillon des grandeurs. J’avais là affaire à un de ces vieux collectionneurs pris par cette maladie tout de même bien française : l’amour de l’étiquette, le triste réflexe du « name-dropping », l’obsession de la reconnaissance des pairs !

Après cet épisode stéphanois mouvementé, je rejoins Sammy dans sa charmante maison des pré-alpes Grenobloises afin de prendre un break avant notre périple sudiste. Entre le calme ressourçant d’un village hibernant sous sa crôute de neige et la légère effervescence du troquet du coin où je taquine le flipper « Iron Man » et retrouve les joies du baby-foot, j’apprécie une pause confortable dans les vallons en compagnie de Son House et de Van Zandt. Confortable notamment grâce au rebondissant matelas  Carrefour gonflé avec la machine branchée sur l’allume-cigares du Chrysler en pleine nuit à -10. Après avoir regardé Elvis embrasser les femmes du public qui font leur queue pour la galoche du King à Las Vegas, écouté 234 albums excellents issus de la discographie de Sammy, et entretenu la calle du bout de mes doigts sur les cordes usées d’une guitare 12 cordes vintage, il va déjà bientôt être temps de recharger la voiture, de faire le plein de HariboÒ, et d’actualiser l’Ipod pour se remettre en ture pour de nouvelles avenroutes !

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