Au Nord de Tout

Bonjour à tous, et bienvenue dans le volet francophone de cette narration voyagesque ! Qu’il est bon de ranger mes oripeaux anglophiles et d’enfin pouvoir m’exprimer au lectorat francophage dans cette langue maternelle, maternante et matricielle.

C’est donc les yeux un peu trempés que nous quittions Darmstadt, le bide déjà douloureusement nostalgique des merveilleux Alex et Torsten et de leur concert-événement Gute Stube. Nous nous dirigions alors vers la Belgique, charmant sas de transition entre l’Allemagne et la France, pour atteindre un Liège miné par une sévère grève des transports en commun. Ce détail malheureux affecta grandement le volume de notre public au Fiacre (un bâtiment des Postes datant du 16ème siècle partiellement réaménagé en salle de concerts aux murs de pierre et à la décoration un tantinet boisée-design), car les gens sont très dépendants des bus pour se déplacer – la guindaille ne fut donc hélas pas au rendez-vous. Notre séjour belge fut bref, mais j’ai eu le temps d’engloutir une mitraillette à la fricadelle, de composer une chanson d’intro de derrière les fagots, et surtout d’apprécier à nouveau la musicalité de ce bel accent wallon ainsi que l’entrain contagieux si caractéristiques de la population locale.

Après avoir attendu un bus à un arrêt improbable indiqué nulle part (nous nous basions seulement sur l’insistance de plusieurs passants : “Si, si, je vous assure, il va s’arrêter là votre bus” ; “Oui, mais ça ne dit pas Eurolines sur un poteau ou quoi” ; “Mais puisque j’vous dis que l’arrêt est là” ; “D’accord, mais ça paraît étrange, vous êtes sûrs qu’il s’arrête pas ailleurs” etc..), nous pénétrions finalement à l’intérieur d’une navette surchauffée et bondée de personnages patibulaires effectivement en partance pour la France. Après quelques détours interminables par Anvers et Gent, histoire de faire durer le suspense, nous arrivions à Lille, première escale en cette terre longtemps promise à Charlotte : tu verras, les croissants, tu verras les chouettes gens, tu verras, c’est dément ! Et puis quelle meilleure ville que Lille, animée, organique, sophistiquée, pour présenter les douceurs du pays à ma compagnonne de voyage ? C’est en sifflotant “Ça sent si bon la France” (un classique chauvin et controversé de Maurice Chevalier) que nous partîmes en route pour le Caf& Diskaire, légendaire havre de paix et de joie pour le musicien, le mélomane et le fan du croque-madame.

Après avoir visité la ville en mode marathon dans une course contre le coucher de soleil hivernal (nous appréciâmes les installations de “Lille Fantastique” : une maison renversée “tombée du ciel” et autres surprises urbaines), nous prenions à bras le corps un concert entièrement acoustique et sans filets pour la joviale troupe d’oreilles assemblées pour l’occasion. Nous passâmes une belle soirée en délicieuse compagnie dans ce petit temple précieux, et après deux semaines en Allemagne à ruminer mes textes sans possibilité de partage, je sautai sur l’occasion de tester des fragments de poésie récente, et donc fragile, sur ces cobayes attentifs et enthousiastes.

Le lendemain soir, grâce à la chaleureuse invitation de Dominique, nous réalisions un petit set acoustique à son domicile dans la campagne environnante de la région lilloise pour sa famille (nous permettant de battre ainsi un record en jouant devant un grand-père de 85 ans) et ses amis fous de musique, un exercice toujours apprécié pour le chansonnier qui permet de s’adresser à son interlocuteur sans artifices. Et puis, pour un chansonnier en tournée, il n’y a rien qui égale le confort de chanter en pantoufles dans un salon, après tant de tapis de scènes poisseux et de journées entières passées dans ses chaussures !

Nous délaissâmes ensuite le Nord pour pousser vers la Normandie, traversant la moribonde Picardie dans un brouillard des plus sinistres, débarquant au bout des rails dans un Rouen paralysé par un récent accident sur un pont étant malheureusement un axe de circulation majeur. Yann et Thierry nous avertissent que la foule risque d’être clairsemée en conséquence, et assurent un accueil impeccable dans un Shari Vari récemment renové aux murs à la peinture encore fraîche, et à l’éclairage discothèque particulièrement inadapté pour notre set rustique. Le public rouennais n’a pas gagné en température depuis mon dernier passage : ah, ces gens qui se plaignent de leur semaine de boulot dos à nous et à moins d’un mètre de la scène pendant que l’on s’évertue à pousser notre chansonnette ! Notre petite fierté est d’avoir chacun réussi à dompter un silence précaire durant quelques minutes. Nous fûmes vraiment reconnaissants que certains de ces auditeurs critiques et exigeants nous aient fait l’honneur de se taire. Je me dis naïvement que cela doit être un signe de vague talent si l’on condescend à interrompre sa conversation pour nous écouter quelques secondes.

Quant au triste groupe du coin partageant le plateau avec nous, ils ont brillé par leur indifférence snob à notre égard, confirmant ainsi les clichés en vogue de folk-rockeurs maussades et prétentieux. Il est vrai après tout que nous ne sommes que de jeunes branleurs en vadrouille, et ne méritons pas l’attention de tièdes trentenaires qui eux ont “réussi à vivre de la musique”. Je ne jalouse pas pour autant cette hauteur toute “professionnelle”, si elle se résume à fumer des joints et renverser des bières, cachés dans une cave à causer SACEM et SMAC. Plus tard, le dancefloor trembla grâce aux mains expertes d’un Dj Seb Petit qui envoie la purée avec une playlist efficace, dont un “You Really Got Me” Kinksien entonné par la faune Heinekenisée dans sa version détournée “Chauffez les gamelles” (à essayer à la maison, vous verrez, c’est assez drôle).

S’ensuit alors une semaine à Paris à un rythme évidemment effréné, dans ce grand aspirateur de l’âme qu’est notre capitale. Après une répétition sauvage de mon “Where Is My Miracle ?” à très bas volume (voisins sensibles oblige) dans un cagibi de la salle de concerts La Loge où ils se produisaient, nous avons le plaisir, que dis-je l’honneur, de rejoindre l’incredible trio des Odran Trümmel sur scène pour jouer cette chanson épique, accompagné de Charlotte au shaker (pas à la cuillère) et aux voix. Leur concert fit comme toujours l’effet d’une claque joyeusement prise dans la gueule et je dis et redirai encore sous la torture qu’Odran Trümmel for President, Odran Trümmel for King.

Le lendemain, nous revenions dans le 11ème arrondissement pour notre concert au Motel, organisé par la joviale et exquise équipe des Balades Sonores. Moi qui pensais bêtement que toute la France serait ce soir-là engluée à son écran plat pour attendre le résultat des essentielles élections de l’UMP, je fus surpris de voir un beau petit public face à nous dans ce bar agréable à la branchitude tolérable. Ce fut donc un plaisir d’harmoniser face à ces gens réactifs et doux, dans cette cotonneuse soirée de dimanche parisien dont nous n’attendions rien, mais que nous quittâmes contents.

Sinon, et bien, notre séjour eût l’allure d’un ride d’auto-tamponneuses qui ne s’arrête pas : sueurs froides sur Vélib’, retards systématiques aux rendez-vous ratés, statuettes et masques effrayants du quai Branly, traiteurs asiatiques hors-de-prix aux crevettes douteuses, horreur absolue de la quantité de sans-abri dormant dans des recoins improbables recouverts d’improbables couvertures de survie, circuit des librairies pour récupérer les millions qu’ils me doivent pour le trafic de ma poétrie, conversations éphémères avec de vieux copains, concours de lancers de bouteilles de Coca au jardin de plantes au petit matin, Haribos et films d’horreur coréens, le tout au son d’un grommellement continu qui résonne dans la cité, issu d’un mal de vivre assourdissant.

Nous eûmes la chance d’être hébergés dans une chambre de bonne classieuse près de la rue Mouffetard, où notre entassement subit une gradation étouffante, puisque nous y fûmes d’abord sans notre hôte (2) puis en sa charmante compagnie (3) pour finir avec un dernier larron (4), ce qui commença à faire beaucoup de chair pour un huit-mètres carré. Il devint alors impossible d’étendre le bras ou toute autre manipulation sans toucher quelqu’un, donnant lieu à plusieurs manœuvres maladroites et autres accidents parfois cocasses.

La lutte pour l’espace de vie, très parisienne, est toujours l’occasion de découvrir ou retrouver les bonheurs et les tragédies d’une proximité poussée à l’extrême. Quand ton choix de position nuptiale est rétrécit à un compromis entre l’haleine toxique de l’un ou le ronflement sismique de l’autre, tu sais alors que tu es pauvre et à Paris. Et je passe les détails du fuckin’ portrait de Mozart qui ne te quitte jamais des yeux, de l’odeur illégale qui imprègne la pièce dès que le frigo est ouvert, de la nécessité de siffler très fort dans une fausse décontraction quand on est aux toilettes, de la tronche du camembert oublié tout un week-end sur le balcon et des tendances égoïstes de certains à tirer la couette de leur côté comme si c’était leur propriété unique.

Enfin, la bouche sèche d’avoir trop parlé, les pieds rouges d’avoir trop marché, il était temps de rejoindre la province simple et sereine. Nous nous précipitions vers Nantes sans demander notre reste à ce Paris d’enclave et d’enclume, pour un week-end de festival Bars Bars où nous avions la chance de nous représenter deux soirs de suite au mythique Violon Dingue, véritable institution locale du café-concert. Nous subîmes un premier soir aux conditions sonores difficiles, en raison d’un système de piètre qualité, où nous assurions la première partie d’un groupe de blues néo-orléanais…de Bordeaux. Le public relativement bavard et de plus en plus imbibé ne porta qu’une attention aléatoire à nos modestes histoires, mais nous assurâmes un folk’n’roll coriace dans l’espoir d’atteindre quelques oreilles dans le chaos ambiant. La visite prévue de deux amis Canadiens de Charlotte aida à ajouter un peu de couleurs à cette soirée qui se finit dans un circuit nocturne sympathique, où nous explorions comme des enfants émerveillés la programmation éclectique de ce festival se déroulant simultanément dans tous les bars de la ville, comme une fête de la musique sous contrôle. Ainsi, nous tombâmes sur des quinquagénaires braillant du Talking Heads, une saxophoniste distillant du Maceo Parker par-dessus les beats et les scrats d’un DJ mélangeant musique d’ascenceur dansante et hip-hop brésilien, un violoniste manouche amoureux de lui-même excitant les meutes saoûles avec du Django joué avec un panache un peu surfait, et autres belles surprises.

Le lendemain, notre concert fut nettement plus réussi, bénéficiant d’un meilleur système de son grâce à l’équipement high-tech du groupe pop-rock dont nous assurions cette fois la première partie, le très solide Roman Electric Band. Le public, cette fois épais, compact, et plus mélomane que la veille, sembla plus aimanté que la veille et nous fîmes ainsi de belles rencontres post-concert. Nous reprîmes ensuite avec nos deux compagnons décidément très jouasses à l’idée d’être en France (obsédés par les crêpes et le vin chaud) nos errances dans les rues pavées piétonnes d’une ville animée comme jamais, pour cette fois dénicher du Nintendo-core (ou 8 bit-hop) de grande qualité avec le groupe allemand Les Trucs, assurant un set grandiloquent et foutraque fait de poses théâtrales, de jeux de lumières expérimentaux et d’une musique électronique entraînante et originale issue seulement des sons de consoles Nintendo…

Quelques kebabs de minuit et Nutella du matin plus loin, il était l’heure de reprendre un TER pour poursuivre l’aventure à Tours, domicile de l’excellent label Another Record accueillant mon dernier album, pour deux concerts prometteurs, dont je vous dirai des nouvelles au prochain épisode !

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