On dirait le sud

Nous passons quelques jours repus de répit et de repos à Tours, invités dans le réputé manoir de Franck du label Another Record. Nous en profitons pour rentrer chacun dans des mondes échappatoires, Charlotte allant parfois jusqu’à deux longues sessions de jogging par jour en bord de Loire, et moi en héros imaginaire, libérant des villes de l’Ouest cow-boyisant assiégées par des zombies dans Red Dead Redemption : Undead Nightmare. Pour changer d’ambiance, je joue aussi au survivant camisolé dans Dead Space II en tentant de ne pas me faire éviscérer dans les couloirs clignotants d’un vaisseau spatial infesté d’aliens. Tout ce travail de soupape nous permet de prendre des distances hygiéniques avec nous-mêmes, ainsi qu’avec notre musique, afin d’éviter la saturation qui lorgne toujours le nomade.

https://longtimenosea.wordpress.com/?attachment_id=662

Heureusement que cette pause bienvenue renforce notre blindage, car le concert du Serpent Volant (bar vaguement alternatif se voulant le repaire d’anars de la picole) prend rapidement la forme d’un combat, évidemment perdu d’avance, contre le bruit et l’indifférence. Souffrant d’une sonorisation trop légère et de la présence d’habitués imbibés étant plus venus pour parler politique entre experts que pour écouter des chansons. L’un d’eux, un quarantenaire patibulaire , daigne se retourner un moment et décolle du zinc pour venir me dire dans un jet d’haleine aux rillettes que “de toute façon, je ne sais pas jouer de la guitare”. Le rénégat fera plus tard un baise-main pervers à Charlotte, avant de lui rédiger le lendemain un e-mail dégueulasse qui nous fera bien ricaner, la grande classe.

P1130734

Notre passage au Salon Nyctalope le lendemain, petit havre de culture indépendante de l’autre côté de la Loire, permet de rééquilibrer un peu notre expérience tourangelle. J’y retrouve avec plaisir l’équipe enjouée du Salon et tout le gratin (qu’ils préparent pour les artistes), et ce soir-là, on s’amuse plus déjà à jouer de la musique, avec l’impression d’être entendu voire même écouté, les pieds dans le sable de cette cave conviviale. Pendant le test de son, je sens comme une odeur bien fétide et un tantinet canine près du “coin spectacle”, du coup je dis à Charlotte : “Don’t you think it kind of smells like dog around here ?”, ce à quoi répond un mec chelou près du bar que j’avais à peine repéré : “You are the dog”, agrémenté d’un sourire mi-dangereux, mi-benêt. Je ne sais même pas quoi répondre, ne sachant s’il s’agit d’une agression gratuite ou une blague ratée. En tout cas bonjour le malaise, ah ah. Le concert se déroule sans encombres notables, à part les “Putain, enculé !” et “Vas-y là, j’vais te défoncer !” parasites de jeunes se tapant sur Street Fighter grâce à la Nintendo vintage au fond de la pièce. Ce coup-ci, c’est Charlotte qui a du mal à accepter la parlotte du début du concert (la veille, c’est moi fulminais bêtement pendant tout le set alors qu’elle “prenait ça relax”) et va jusqu’à interrompre sa chanson pour demander à quelqu’un de finir sa conversation. Ahurissant, je ne l’avais jamais vu faire ça en 36 ans de carrière !

P1130724

Quelques mâches coulées et fondues de raclette plus loin (courtesy of Franck le Généreux, fin gourmet et fromagophile confirmé), nous partons pour Bordeaux où je rejoins mon cool frangin pour une balade dans les rues et une session-raclée de Killer Instinct sur Super Nes (vous aurez compris que je ne suis pas du genre à dire non à tout ce qui est “jeux-vidéos”). J’avais prévenu Charlotte de mon aversion pour la ville et ses habitants, sorte de racisme idiot basé sur des expériences négatives hélas répétées, et il est assez drôle qu’elle prenne aussi la ville en grippe très rapidement. D’abord en se mangeant une cyclise imprudente qui la percute à pleine vitesse (avec son bébé à l’arrière) sans s’excuser, puis en étant enfermée dans des toilettes pendant un long 5 minutes, victime d’un cadenas espiègle. Nous jouons à nouveau dans une cave, cette fois au Chicho, qui fait burrito-mojito en haut, et folk-rocko en bas, devant un public sage et jouasse. Il y aurait donc bien quelque chose de non-antipathique dans cette cité, et je suis content d’avoir cette révélation, bien qu’un peu tardive.

P1130741

A Pau, hmm, que dire ? Une plaisante ville bourgeoise assoupie comme il se doit. A minuit, nous rencontrons certainement la doublure du grand méchant Bob de Twin Peaks qui débarque dans la salle de concerts avec en bandoulière ce qui nous a semblé être un arc et un carquois mais qui est en fait une cornemuse qu’il a inventé lui-même. Charlotte apprécie tout particulièrement son collier “mini-djembé”. La soirée finit par l’intervention de la jeune Ophélie qui joue pieds nus des reprises acoustiques face à une vieille faussement blonde mais vraiment bourrée qui gesticule maladroitement et braille aux autres “Mais allez quoi bougez votre cul bande d’enculés, coincés du cul de merde ! Amusez-vous putain !” Je me dis que c’est vrai que je pourrais m’amuser quand même, mais je me retiens finalement de danser, étant bien trop coincé du cul de merde pour ça. Le booker du lieu nous fournit une critique constructive, dans une perspective de développement professionnel, citation devenue classique, lorsqu’après avoir dit, à juste titre, de faire attention à la justesse de ma voix, il balance franc de porc : “Charlotte est trop timide et joue de la batterie trop fort”.

P1130713

Le lendemain matin, nous mangeons notre petit-déjeuner avec capuche et bonnet dans la salle frigorifée de l’hôtel. J’essaye même de tartiner avec les gants pour rigoler mais ce n’est définitivement pas pratique. J’aime bien l’effort de déco, un savant mélange de récup’ Emmaüs et  d’imitation Louis XVI. Notre demande pourtant légitime de rab de confiture irrite le réceptionniste/cuisinier/homme à tout faire qui court partout le front brillant de sueur. Soudainement conscients d’être des clients exigeants et un peu chiants, nous déguerpissons illico vers la gare, slalomant entre les palmiers en contemplant la ligne d’horizon pyrénéenne qui s’offre à nous.

147765959.3ozese3M._IGP7646w

Nous débarquons à Toulouse où après quelques moments appréciés de solitude campagnarde dans mon fief familial, nous assurons un set partagé assez court mais pas mal rock’n’roll au Connexion Café, lors d’une soirée organisée par l’équipe formidable (et je pèse mes mots) de l’association La CentrifugeuseCharlotte tape sur la batterie brillamment tandis que je braille mes paroles comme si on venait de me voler mon portefeuille. Quel plaisir d’être sur une scène bien éclairée avec un son de qualité, après l’enchaînement de concerts indé/DIY certes sympatiques mais aux conditions sonores aléatoires et souvent pénibles. Nous constatons à nouveau la différence majeure que permet ce confort pour une bonne performance musicale. Et je vous passe les détails des mets concoctés par les organisateurs, ventre bien rempli + qualité hi-fi = concert réussi, une équation gagnante souvent vérifiée.

147765955.LV8DrGPy._IGP7636w

Changement de décor total puisque le lendemain, nous ne sommes plus sous les spotlights d’une scène surélevée mais dans l’arrière-salle d’une librairie dans le centre de Carcassonne, grâce à Emmanuel qui a mis en place cette chouette soirée acoustique. Le public multi-générationnel tassé dans la petite pièce  (et d’autres curieux aux oreilles espionnes grâce aux alcôves donnant sur la partie librairie) est poli, gentil et réagit timidement, semblant passer un bon moment. Quelques enfants au premier rang qui alternent entre une attention béate et du remuage impatient. Je profite d’être face à des amoureux des mots pour lire un peu de ma poésie amère, anecdotique et chômageuse. Une dame dit à la fin de la lecture, pendant le moment de rencontre “orangina, pistaches et fraises tagada”, qu’elle ne comprend pas pourquoi “les gens ne riaient pas plus” lors de ma récitation. C’est vrai que je me pose aussi souvent la question. Peut-être que simplement, certains ne trouvent pas ça drôle, grand bien leur en fasse. D’autres doivent avoir de sacrés fous-rire intérieurs. Le reste dort ou ne comprend pas le français, paix leurs âmes.

P1130726IMG_2717IMG_2728

Pour ce qui est de Nîmes, hmm. Saisi par un besoin de séparation physique temporaire dès notre arrivée, nous partons chacun de notre côté à l’assaut piéton de la ville, pour nous retrouver quelques heures plus tard par un malheureux mais comique hasard dans les allées du magnifique Parc de la Fontaine (bien plus épatant à mon goût que les Arènes romaines surévaluées). Nous jouons ce soir-là dans un restaurant vaguement “cocktail” et un peu “lounge”, qui fait la journée office de café étudiant, allez savoir. Nous nous retrouvons donc inévitablement face à des gens qui mâchent des aliments, et qui ne se sentent pas obligés d’applaudir. Le tout est assez cocasse car une scène improbable est montée spécialement pour nous des sur des tréteaux bien trop hauts, ce qui fait que pour rajouter à nos tailles déjà imposantes, nous sommes vraiment surélévés, carrément au-dessus des gens qui mangent (que je n’appelerai pas public, par souci de vérité). Du coup, les quelques personnes présentes ont capté le piège dès leur arrivée et se sont toutes assises aux tables le plus loin possible de cet autel intimidant, voyant bien le potentiel de malaise et de menace constitué par ces deux géants qui baragouinent sur leur montagne. D’autant que ne chantant pas des reprises habitées de De Palmas ou du jazz-guimauve, nous faisons vite figure de marginaux. En gros, on est vite gênés car on a vite l’impression de déranger ces braves gens qui ne demandaient qu’à manger tranquillement sans qu’on leur beugle du charabia américain.

P1130730

Dormant ce soir au-dessus du restaurant sur un matelas en mousse dans un sorte de donjon-grenier bien sordide où il faut s’éclairer à la frontale, je renonce à bouquiner ma littérature fantastique par souci de stabilité mentale. Rapidement abandonné par Charlotte qui prend fuite dans un hôtel après avoir vu notre option de pension, je suis plus tard paralysé par une peur irationnelle en pensant entendre s’exciter un monstre épiléptique dans une autre pièce. Tout ça pour finalement découvrir qu’il s’agit d’une  machine à laver dans la conforme agitation de son cycle d’essorage.

P1130737

Nous poussons ensuite vers la Provence pour rejoindre Auriol, une charmant bourgade près d’Aubagne, où une famille ô combien mélomane et enthousiaste nous accueille dans leur chaleureux foyer pour un concert acoustique à domicile. Comme souvent dans ce genre de soirées toujours réussies, les nombreux invités amènent pléthore de plats et desserts “fait maison” avant de “passer au salon” pour un concert intimiste, cette fois aussi pimenté de quelques lectures. Charlotte baptise très justement la pizza du père de famille : “Pizza Of The Gods”. Pascal fait en effet tourner le four à pizza à pleins pots au coeur de l’hiver, malgré les défis techniques que cela constitue, pour des résultats culinaires divins qui ravissent nos estomacs de voyageurs.

nice dÇc 2012 (57)

S’ensuit un nouveau départ plus à l’est, à la lisière de l’Italie, pour un concert unplugged un peu étrange dans une cave voûtée de club de jazz dans le Haut-Cagnes historique de Cagnes Sur Mer. D’abord quasi-vide, l’espace se remplit au fur et à mesure d’une foule hétéroclite et apparemment désintéréssée, mais qui se précipite sur nos CDs à la fin, allez savoir. Nous finissons cet intense parcours sudiste avec notre sixième concert de la semaine pour un concert à domicile à Nice, organisé par l’excellente association Concert Chez Moi. L’ambiance est molletonneuse, les spectateurs sympathiques et concentrés, un bon moment que vous pouvez déguster avec une chanson de Charlotte ici et une de mes chansons françaises ici, merci à David et Stéphane de Bob Pretends To Be Blind pour ces chouettes vidéos.

Photo021

La journée se termine en explosion ludique, avec d’abord une partie de Loup-Garou (jeu de rôle drôle, et non atelier de confection de costumes poilus) à la bougie en compagnie de quelques spectateurs s’étant attardés, puis une session fête foraine où j’ai l’occasion de tirer à la carabine et d’abîmer mon paternel par l’intermédiaire percussif d’auto-tamponneuses. La vogue étant étonamment déserte, nous pouvons nous affronter en duel de gros bourrins, ce qui est un luxe bienvenu. Nice la colorée n’a rien perdu de sa qualité de vie, et après quelques jours trop courts près de la mer, le temps est déjà venu d’entamer notre lente remontée vers le Danemark…

(ci-dessous, dessin de Julie Ricossé lors du concert Niçois)

concert chez moi charlotte et boris

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

Advertisements
%d bloggers like this: