there and back again

Nous sortons du Sud brutalement avec une arrivée crépusculaire dans un Clermont-Ferrand aux allures de Mordor. Au-delà du froid pénétrant et de l’accueil impeccable à coups de pâtes au fromage et d’appartement tout-confort à notre disposition, rien de mémorable ne s’imprime ce soir-là. Il faut dire que la fatigue accumulée et une regrettable lassitude nous poussent à réaliser des sets en demi-teinte devant un public semi-attentif. Avouons aussi que la plupart des gens sont venus pour voir le groupe british de musique roots qui fait la première partie de Deep Purple en France, et qui est tête d’affiche ce soir, histoire de changer des méga-stades où ils jouent vingt minutes. Ils nous assènent une espèce de soupe ringarde et écoeurante quelque part entre le pire de Dire Straits et le moins bon de Santana, avec machine à fumée et solos de djembé. Etrangement, le public en redemande et s’éclate comme un petit fou. Quelque chose nous échappe, définitivement, mais on ne préfère pas savoir quoi alors nous rentrons nous coucher.

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Nous nous extirpons fissa du Mordor et à peine amarrés à Lyon, nous courons (au sens propre du terme, persuadés qu’il y aura une queue de malade) voir The Hobbit le jour de sa sortie, les poches garnies du stock indispensable de Haribos, gaufres choco et Coca-Colo. Le film vaut son pesant de Haribos question effets spéciaux, mais le tout manque de charme et fait tout de même très manufacturé. L’équipe du Kraspek ce soir-là est irréprochable, du soundcheck à la quiche végé, et nous faisons un concert sommes toutes sympathique dans cette charmante petite salle des pentes de la Croix-Rousse. Un saoûl s’est endormi sur le canapé de notre loge backstage et après lui avoir remis nos hommages, nous endossons nos sacs et partons grapiller quelques heures de repos mérité.

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Le lendemain, c’est déjà Nancy, criblée ce jour-là d’averses assassines. En termes de visite de la ville, je me dis que Nancy sous la pluie aura du mal à concurrencer Nice sous le soleil et préfère partir en quête de cadeaux de Noël dans une FNAC en pleine guerre civile, pendant que Charlotte s’enfuit vers un énième jogging. Johann d’Off Kultur nous a organisé un concert en appart’ au concept “vin chaud/croque monsieur” dans le cadre d’une “grosse soirée” avec de nombreux concerts dans un complexe industriel reconverti en friche artistique. Il assure sur toutes les coutures, sauf lorsqu’il me met une grosse taulée à FIFA 2013 à deux heures du matin, abîmant mon égo de gamer à jamais. Une défaite qui me fait encore l’effet d’une brûlure cérébrale. Les concerts de la “grosse soirée” puent un peu la frime indé, à noter cependant le set bluffant du DJ Superpoze. Le public est trop cool pour applaudir, ce qui devient vite irritant quand les trois-quarts des gens présents ne prennent même pas la peine de faire signe de vie à la fin de chaque chanson, quel que soit le groupe. Il restera comme bons souvenirs les sourires et les blagues des inconnus interceptés ci et là, notamment le groupe HeyMoonshaker! (un duo combinant efficacement le beatbox et le blues) que nous rencontrons enfin après s’être manqués plusieurs fois sur la tournée. Ils ont en effet joué dans certains mêmes endroits que nous à quelques jours près, et c’est une heureuse coïncidence qui nous réunit dans la fumée des joints de cette soirée “alternative”.

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Après un mois de baluchonage dans mon pays natal, nous déguerpissons de la France pour la ville-état du Luxembourg. La richesse de l’Etat (le 2ème le plus riche du monde, en termes de PIB/habitant) est camouflée dans une sobriété décorative et architecturale qui ne trompe personne. La ville vaut le coup d’oeil cependant, ne serait-ce que pour les fossés impressionants qui entourent le bourg. Sinon il faut bien dire qu’il ne s’agit que d’un salmigondis banal de boutiques et de banques où beaucoup d’individus sont polyglottes et se fringuent “bonne famille”. Disons qu’on ressent une certaine pénurie d’esprit funky dans le coin. Nous traversons un énième marché de Noël avec son lot de marrons et  d’improbables bibelots hideux pour les non-inspirés du cadeau. Dans l’attente de l’ouverture du bar où nous jouons, nous prenons refuge de la bruine dans une bibliothèque hi-tech où je regarde Play Misty For Me avec Clint pendant que Charlotte bouquine Zadie Smith. Mon casque hi-fi/bluetooth déconne et capte des fois le son de La Princesse et la Grenouille que mate un gamin derrière moi, ce qui ne manque pas de gâcher quelques moments de suspense cruciaux. Mais je m’en fous pas mal puisque le visionnage dégénère vite en sieste anyway.

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Nous sommes invités à manger au restaurant accolé au bar, ce dont on ne ne se prive pas, vous l’aurez deviné, avec nos estomacs vides et nos esprits radins. Nous hallucinons que le riz au curry que l’on nous sert (seul choix possible pour les “artistes” qui mangent à l’oeil) dans ce restaurant indie/fusion/bullshit coûte la modique somme de 26 euros. Sans mentir, je vous fais le même demain pour 2€50. Bon, 26 euros, certes une pecadille pour les résidents, mais je vous raconte pas la sueur qui s’est mise à dévaler dans nos cous de fauchés, craignant l’entourloupe : “Putain merde, si il faut, il va falloir payer une partie…” ; “On avait droit qu’au pain Nan de gratuit en fait !” ; “Tu es bien sûr qu’il a dit qu’on avait un repas chacun de cadeau ?”. Après avoir échafaudé plusieurs scénarios d’évasion, nous sommes finalement sortis par l’avant en regardant nos pieds et sifflotant l’air de rien, espérant que personne ne nous attrape pour les épaules pour cracher la thune, du genre agrippés par le collet : “Hop hop hop, on va où comme ça les hippies, t’as cru que t’allais manger un curry à 26 euros sans lâcher des billets mon p’tit gars ?” Depuis, aucune visite d’Interpol chez moi, donc il faut croire que c’était pour la maison !

Ce soir-là hélas, un autre concert dans une pièce bruyante devant des gens en phase critique d’alcoolisation, mais nous parvenons à connecter spirituellement avec quelques curieux qui prêtent l’oreille et “accrochent à notre univers”, comme dirait l’autre. Une grosse lessive, une courte nuit dans une pièce sale et glacée, et un départ avant l’aube pour l’Allemagne, qu’il nous tarde de rejoindre.

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Hannovre nous accueille à bras ouverts, en la personne de Karsten, nouveau héros de la tournée qui vient nous chercher à la gare et nous amène à Oberdeck, un lieu du bon côté de l’underground. Le concert n’attire ainsi que des passionés venus pour écouter des chansons confortablement, grignotant des biscuits de Noël au Marzipan et sirotant la bière locale dans la bonne ambiance d’un dimanche sans prétentions. Karsten confirmera son statut de champion du booking en nous apportant un petit déjeuner copieux le lendemain matin.

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La pluie continue de nous suivre à Hambourg, où nous jouons dans un bar d’étudiants bavards tellement bondé que les gens s’asseoient sur scène. Il s’agit hélas du lieu le plus tapageur où nous ayons joué, nous donnant la furieuse impression de n’être qu’un murmure dans la tempête. Essayer d’obtenir l’attention des gens présents nous semblait aussi illusoire que de cracher sur un incendie dans l’espoir de l’éteindre. Le pauvre barman/booker/ingé son doit s’occuper d’abreuver la faune, de faire le son et de faire tourner la boîte à piécettes pour artistes mais semble gérer son submergement avec une compétence étonnante. Bon, on “fait la job” quand même, en se retenant d’entonner “Born In The USA” ou “Another One Bites The Dust” pour voir si ça provoquera une quelconque réaction, on récupère nos pourboires mirobolants et on décampe vers notre sommeil sur le canapé de couchsurfeurs doux et accomodants.

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Après un voyage étrange (je me réveille en constatant que le train est désormais sur un ferry : “Hein ?”), nous arrivons à Copenhague, prenant vite dans la tronche un certain état avancé de civilisation : la population semble belle, heureuse et en bonne santé, le vélo s’est ici imposé comme un véritable moyen de transport avec des pistes cyclables quadrillant toute la ville et aussi larges que les trottoirs. Tout est propre est bien rangé, et le design dégouline magnifiquement de tous les magasins et bars. Le Danemark se présente rapidement comme une synthèse étonnante de l’Allemagne et de la Scandinavie.

Le fameux quartier “Christiania” (ville libre) est hélas décevant. On ne saurait pas trop quoi y faire à part y acheter des t-shirts et mugs “Christiania” ou mieux encore, du haschisch étalé en plein air par des dizaines de marchands aux regards torves. Si la liberté, c’est vendre du savon bio, des stickers et de la drogue, alors l’intérêt d’un quartier “affranchi” m’échappe. J’apprécie néanmoins que dans une ville à l’apparence très blanche-de-peau, clean et un tantinet coincée, Christiania est le seul endroit où l’on peut croiser des cheveux longs, des “personnages”, des “gueules”. Ces gens libérés semblent profiter de cette liberté totale pour ne pas se raser et essayent désespérement de brader leur art périmé, une barrette de shit ou pire, de chanter à -2 degrés avec conviction une chanson de Bob Marley, la même, pendant des heures. C’est qu’ils vous dégoûteraient d’la liberté, ces oiseaux-là !

Le tout a l’air d’un joli et vieux rêve en état de moisissure avancé, engoncé dans des marchés de Noël pour les touristes en pullulation et décoré de fresques ringardes arborant villages de fées et autres imageries New Age risibles et dépassées. Nos deux concerts sur place, incrustés dans des soirées de songwriters prenant place dans des bars plaisants, exigüs et bruyants ne resteront pas dans les annales mais nous nous considérons bien chanceux d’avoir eu l’opportunité de venir dans le coin.

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Nous repartons après seulement deux jours de balades urbaines pour l’Allemagne, et plus précisément pour Trittau, un village anecdotique dans la campagne d’Hambourg. Après un itinéraire irritant, des cahots d’un train régional obsur à l’attente interminable d’un bus improbable et rempli de scouts, le pourquoi du comment m’est inconnu au sujet de notre venue dans ce coin perdu. Nous atterrissons donc, dans un froid qui casse les os, en face d’un bâtiment de gare reconverti en bar-aquarium de tabac rempli de gros poissons moches et barbus. Je ne finis pas mes frites tièdes et mon hamburger au goût de cuivre tandis que Charlotte grimace sur sa salade. Pendant le concert, que nous tentons d’expédier avec professionalisme, un soixantenaire biscornu baragouine quelque chose du genre  : “Your heart illuminates the place of us room by music”. Ce genre d’évènement ne me fait même plus ricaner, et je sens (vous l’aurez déjà deviné par le ton progressivement négatif de cet article) que l’on a atteint ce genre de sensibilité exacerbée et dangereuse de fin de tournée.

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Nous décanillons fissa de l’auberge hantée où nous passons une nuit agitée (voir photo ci-dessous, ou le froid m’oblige à utiliser le rideau pour doubler ma maigre couverture) pour la terne Chemnitz, au Sud-Est de l’Allemagne, anciennement soviétique. Nous le sentons et le savons sans même nous le confesser : nous avons atteint le bout du bout, les frontières du réel, et nous trouvons désormais bien au-delà des limites de notre patience, de notre force physique et de notre stabilité mentale. Comme par magie, c’est ce jour-ci que l’on nous offre la meilleure chambre d’hôtel de la tournée, où nous boudons et bouquinons en attendant le der des ders des concerts.

Celui-ci détiendra le record du plus petit public de tous les temps : 2 personnes dans une petite pièce sans fenêtres où sont exposées les photos apocalyptiques d’un village post-Tchernobyl. Le contexte n’est pas évident pour installer une ambiance méga-groove mais on parvient à décrocher quelques ah ah et headbangings discrets. Le booker nous invite à faire une longue pause entre nos deux concerts (alors que nous voulions tout enchaîner histoire d’en finir au plus vite) car il vient de voir sur Facebook qu’un mec annonce être en route pour le concert, et qu’il dit qu’on devrait l’attendre. Nous reprenons donc les festivités une fois que le retardataire enthousiaste se pointe, faisant grimper le compteur au nombre grisant de 3 spectateurs. Nous qui pensions achever cette tournée dans un feu d’artifices humain et musical, ce soir-là, nous déchantons. Le coeur n’y est plus, nous voulons juste rentrer chez nous.

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De retour à Berlin, où une pluie glacée lacère les joues. La neige, que l’on attendait au tournant pendant toute la tournée, nous croustille enfin sous les semelles. La chauffeuse de taxi brise la poignée de la valise de Charlotte en la sortant nerveusement du coffre, poignée qui menacait de rompre depuis des semaines. Le hasard a parfois un excellent sens du timing. Nous casons nos bagages chez l’amie d’une amie qui nous héberge avant notre départ du lendemain, ce qui signifie que nous nous retrouvons avec un après-midi entier à tuer sans l’envie de rien, absolument rien. Après avoir erré sans inspirations dans plusieurs centres commerciaux, nous nous faufilons frauduleusement dans un ciné pour revoir le début du Hobbit en 3D et le drôle, contre toutes attentes, Perfect Pitch.

There and Back again, le sous-titre de Bilbo Le Hobbit, nous paraît tout à fait coller à notre situation lorsqu’on le revoit à l’écran : nous quittions Berlin le 2 Novembre sous un beau ciel d’automne, nous y revoilà dans la tempête avec les chaussures et les voix un peu plus usées qu’au départ. Et puis beaucoup d’histoires, de chansons et de linge sale dans les bagages. Après le film, nous restons dans la salle pour faire sur papier un bilan des meilleurs et pires de cette tournée ouest-européenne épique et l’on rigole bien comme des chacaux. La boucle est ainsi bouclée. Un dernier hug à l’américaine pour la route, au milieu de la nuit, des francs remerciements et autres bons mots réciproques, et nous voilà chacun séparés, de retour sur nos trajectoires solitaires, en direction d’avions nous emportant vers nos familles, pour un Noël qui arrive à point nommé.

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Charlotte et moi sommes bien d’accord pour arrêter la vadrouille pendant un temps et se concentrer sur la composition et l’enregistrement de nouvelles chansons. Elle est maintenant de retour à Brooklyn et moi à Swansea, où je m’apprête à appuyer à nouveau sur le bouton record au studio Rook Pie en compagnie d’une pléthore de musiciens gallois doués. A l’horizon se profile une tournée en Angleterre au Printemps, en partie en formule trio et une partie avec l’excellent Odran Trümmel

A bientôt ici ou , pour de nouvelles aventures !

Stay hydrated.

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One thought on “there and back again

  1. tu m’as encore bien fait rigoler (surtout avec la partie Luxembourg) !
    quelles riches expériences de vie vous avez eues là, le pire et le meilleur, pas le plus facile en tout cas. Merci pour ces récits qui nous ont fait voyager avec vous. A bientôt pour ceux de la tournée anglaise !
    MH

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