Category Archives: On the road

Albion Trippin’

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there and back again

Nous sortons du Sud brutalement avec une arrivée crépusculaire dans un Clermont-Ferrand aux allures de Mordor. Au-delà du froid pénétrant et de l’accueil impeccable à coups de pâtes au fromage et d’appartement tout-confort à notre disposition, rien de mémorable ne s’imprime ce soir-là. Il faut dire que la fatigue accumulée et une regrettable lassitude nous poussent à réaliser des sets en demi-teinte devant un public semi-attentif. Avouons aussi que la plupart des gens sont venus pour voir le groupe british de musique roots qui fait la première partie de Deep Purple en France, et qui est tête d’affiche ce soir, histoire de changer des méga-stades où ils jouent vingt minutes. Ils nous assènent une espèce de soupe ringarde et écoeurante quelque part entre le pire de Dire Straits et le moins bon de Santana, avec machine à fumée et solos de djembé. Etrangement, le public en redemande et s’éclate comme un petit fou. Quelque chose nous échappe, définitivement, mais on ne préfère pas savoir quoi alors nous rentrons nous coucher.

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Nous nous extirpons fissa du Mordor et à peine amarrés à Lyon, nous courons (au sens propre du terme, persuadés qu’il y aura une queue de malade) voir The Hobbit le jour de sa sortie, les poches garnies du stock indispensable de Haribos, gaufres choco et Coca-Colo. Le film vaut son pesant de Haribos question effets spéciaux, mais le tout manque de charme et fait tout de même très manufacturé. L’équipe du Kraspek ce soir-là est irréprochable, du soundcheck à la quiche végé, et nous faisons un concert sommes toutes sympathique dans cette charmante petite salle des pentes de la Croix-Rousse. Un saoûl s’est endormi sur le canapé de notre loge backstage et après lui avoir remis nos hommages, nous endossons nos sacs et partons grapiller quelques heures de repos mérité.

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Le lendemain, c’est déjà Nancy, criblée ce jour-là d’averses assassines. En termes de visite de la ville, je me dis que Nancy sous la pluie aura du mal à concurrencer Nice sous le soleil et préfère partir en quête de cadeaux de Noël dans une FNAC en pleine guerre civile, pendant que Charlotte s’enfuit vers un énième jogging. Johann d’Off Kultur nous a organisé un concert en appart’ au concept “vin chaud/croque monsieur” dans le cadre d’une “grosse soirée” avec de nombreux concerts dans un complexe industriel reconverti en friche artistique. Il assure sur toutes les coutures, sauf lorsqu’il me met une grosse taulée à FIFA 2013 à deux heures du matin, abîmant mon égo de gamer à jamais. Une défaite qui me fait encore l’effet d’une brûlure cérébrale. Les concerts de la “grosse soirée” puent un peu la frime indé, à noter cependant le set bluffant du DJ Superpoze. Le public est trop cool pour applaudir, ce qui devient vite irritant quand les trois-quarts des gens présents ne prennent même pas la peine de faire signe de vie à la fin de chaque chanson, quel que soit le groupe. Il restera comme bons souvenirs les sourires et les blagues des inconnus interceptés ci et là, notamment le groupe HeyMoonshaker! (un duo combinant efficacement le beatbox et le blues) que nous rencontrons enfin après s’être manqués plusieurs fois sur la tournée. Ils ont en effet joué dans certains mêmes endroits que nous à quelques jours près, et c’est une heureuse coïncidence qui nous réunit dans la fumée des joints de cette soirée “alternative”.

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Après un mois de baluchonage dans mon pays natal, nous déguerpissons de la France pour la ville-état du Luxembourg. La richesse de l’Etat (le 2ème le plus riche du monde, en termes de PIB/habitant) est camouflée dans une sobriété décorative et architecturale qui ne trompe personne. La ville vaut le coup d’oeil cependant, ne serait-ce que pour les fossés impressionants qui entourent le bourg. Sinon il faut bien dire qu’il ne s’agit que d’un salmigondis banal de boutiques et de banques où beaucoup d’individus sont polyglottes et se fringuent “bonne famille”. Disons qu’on ressent une certaine pénurie d’esprit funky dans le coin. Nous traversons un énième marché de Noël avec son lot de marrons et  d’improbables bibelots hideux pour les non-inspirés du cadeau. Dans l’attente de l’ouverture du bar où nous jouons, nous prenons refuge de la bruine dans une bibliothèque hi-tech où je regarde Play Misty For Me avec Clint pendant que Charlotte bouquine Zadie Smith. Mon casque hi-fi/bluetooth déconne et capte des fois le son de La Princesse et la Grenouille que mate un gamin derrière moi, ce qui ne manque pas de gâcher quelques moments de suspense cruciaux. Mais je m’en fous pas mal puisque le visionnage dégénère vite en sieste anyway.

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Nous sommes invités à manger au restaurant accolé au bar, ce dont on ne ne se prive pas, vous l’aurez deviné, avec nos estomacs vides et nos esprits radins. Nous hallucinons que le riz au curry que l’on nous sert (seul choix possible pour les “artistes” qui mangent à l’oeil) dans ce restaurant indie/fusion/bullshit coûte la modique somme de 26 euros. Sans mentir, je vous fais le même demain pour 2€50. Bon, 26 euros, certes une pecadille pour les résidents, mais je vous raconte pas la sueur qui s’est mise à dévaler dans nos cous de fauchés, craignant l’entourloupe : “Putain merde, si il faut, il va falloir payer une partie…” ; “On avait droit qu’au pain Nan de gratuit en fait !” ; “Tu es bien sûr qu’il a dit qu’on avait un repas chacun de cadeau ?”. Après avoir échafaudé plusieurs scénarios d’évasion, nous sommes finalement sortis par l’avant en regardant nos pieds et sifflotant l’air de rien, espérant que personne ne nous attrape pour les épaules pour cracher la thune, du genre agrippés par le collet : “Hop hop hop, on va où comme ça les hippies, t’as cru que t’allais manger un curry à 26 euros sans lâcher des billets mon p’tit gars ?” Depuis, aucune visite d’Interpol chez moi, donc il faut croire que c’était pour la maison !

Ce soir-là hélas, un autre concert dans une pièce bruyante devant des gens en phase critique d’alcoolisation, mais nous parvenons à connecter spirituellement avec quelques curieux qui prêtent l’oreille et “accrochent à notre univers”, comme dirait l’autre. Une grosse lessive, une courte nuit dans une pièce sale et glacée, et un départ avant l’aube pour l’Allemagne, qu’il nous tarde de rejoindre.

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Hannovre nous accueille à bras ouverts, en la personne de Karsten, nouveau héros de la tournée qui vient nous chercher à la gare et nous amène à Oberdeck, un lieu du bon côté de l’underground. Le concert n’attire ainsi que des passionés venus pour écouter des chansons confortablement, grignotant des biscuits de Noël au Marzipan et sirotant la bière locale dans la bonne ambiance d’un dimanche sans prétentions. Karsten confirmera son statut de champion du booking en nous apportant un petit déjeuner copieux le lendemain matin.

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La pluie continue de nous suivre à Hambourg, où nous jouons dans un bar d’étudiants bavards tellement bondé que les gens s’asseoient sur scène. Il s’agit hélas du lieu le plus tapageur où nous ayons joué, nous donnant la furieuse impression de n’être qu’un murmure dans la tempête. Essayer d’obtenir l’attention des gens présents nous semblait aussi illusoire que de cracher sur un incendie dans l’espoir de l’éteindre. Le pauvre barman/booker/ingé son doit s’occuper d’abreuver la faune, de faire le son et de faire tourner la boîte à piécettes pour artistes mais semble gérer son submergement avec une compétence étonnante. Bon, on “fait la job” quand même, en se retenant d’entonner “Born In The USA” ou “Another One Bites The Dust” pour voir si ça provoquera une quelconque réaction, on récupère nos pourboires mirobolants et on décampe vers notre sommeil sur le canapé de couchsurfeurs doux et accomodants.

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Après un voyage étrange (je me réveille en constatant que le train est désormais sur un ferry : “Hein ?”), nous arrivons à Copenhague, prenant vite dans la tronche un certain état avancé de civilisation : la population semble belle, heureuse et en bonne santé, le vélo s’est ici imposé comme un véritable moyen de transport avec des pistes cyclables quadrillant toute la ville et aussi larges que les trottoirs. Tout est propre est bien rangé, et le design dégouline magnifiquement de tous les magasins et bars. Le Danemark se présente rapidement comme une synthèse étonnante de l’Allemagne et de la Scandinavie.

Le fameux quartier “Christiania” (ville libre) est hélas décevant. On ne saurait pas trop quoi y faire à part y acheter des t-shirts et mugs “Christiania” ou mieux encore, du haschisch étalé en plein air par des dizaines de marchands aux regards torves. Si la liberté, c’est vendre du savon bio, des stickers et de la drogue, alors l’intérêt d’un quartier “affranchi” m’échappe. J’apprécie néanmoins que dans une ville à l’apparence très blanche-de-peau, clean et un tantinet coincée, Christiania est le seul endroit où l’on peut croiser des cheveux longs, des “personnages”, des “gueules”. Ces gens libérés semblent profiter de cette liberté totale pour ne pas se raser et essayent désespérement de brader leur art périmé, une barrette de shit ou pire, de chanter à -2 degrés avec conviction une chanson de Bob Marley, la même, pendant des heures. C’est qu’ils vous dégoûteraient d’la liberté, ces oiseaux-là !

Le tout a l’air d’un joli et vieux rêve en état de moisissure avancé, engoncé dans des marchés de Noël pour les touristes en pullulation et décoré de fresques ringardes arborant villages de fées et autres imageries New Age risibles et dépassées. Nos deux concerts sur place, incrustés dans des soirées de songwriters prenant place dans des bars plaisants, exigüs et bruyants ne resteront pas dans les annales mais nous nous considérons bien chanceux d’avoir eu l’opportunité de venir dans le coin.

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Nous repartons après seulement deux jours de balades urbaines pour l’Allemagne, et plus précisément pour Trittau, un village anecdotique dans la campagne d’Hambourg. Après un itinéraire irritant, des cahots d’un train régional obsur à l’attente interminable d’un bus improbable et rempli de scouts, le pourquoi du comment m’est inconnu au sujet de notre venue dans ce coin perdu. Nous atterrissons donc, dans un froid qui casse les os, en face d’un bâtiment de gare reconverti en bar-aquarium de tabac rempli de gros poissons moches et barbus. Je ne finis pas mes frites tièdes et mon hamburger au goût de cuivre tandis que Charlotte grimace sur sa salade. Pendant le concert, que nous tentons d’expédier avec professionalisme, un soixantenaire biscornu baragouine quelque chose du genre  : “Your heart illuminates the place of us room by music”. Ce genre d’évènement ne me fait même plus ricaner, et je sens (vous l’aurez déjà deviné par le ton progressivement négatif de cet article) que l’on a atteint ce genre de sensibilité exacerbée et dangereuse de fin de tournée.

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Nous décanillons fissa de l’auberge hantée où nous passons une nuit agitée (voir photo ci-dessous, ou le froid m’oblige à utiliser le rideau pour doubler ma maigre couverture) pour la terne Chemnitz, au Sud-Est de l’Allemagne, anciennement soviétique. Nous le sentons et le savons sans même nous le confesser : nous avons atteint le bout du bout, les frontières du réel, et nous trouvons désormais bien au-delà des limites de notre patience, de notre force physique et de notre stabilité mentale. Comme par magie, c’est ce jour-ci que l’on nous offre la meilleure chambre d’hôtel de la tournée, où nous boudons et bouquinons en attendant le der des ders des concerts.

Celui-ci détiendra le record du plus petit public de tous les temps : 2 personnes dans une petite pièce sans fenêtres où sont exposées les photos apocalyptiques d’un village post-Tchernobyl. Le contexte n’est pas évident pour installer une ambiance méga-groove mais on parvient à décrocher quelques ah ah et headbangings discrets. Le booker nous invite à faire une longue pause entre nos deux concerts (alors que nous voulions tout enchaîner histoire d’en finir au plus vite) car il vient de voir sur Facebook qu’un mec annonce être en route pour le concert, et qu’il dit qu’on devrait l’attendre. Nous reprenons donc les festivités une fois que le retardataire enthousiaste se pointe, faisant grimper le compteur au nombre grisant de 3 spectateurs. Nous qui pensions achever cette tournée dans un feu d’artifices humain et musical, ce soir-là, nous déchantons. Le coeur n’y est plus, nous voulons juste rentrer chez nous.

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De retour à Berlin, où une pluie glacée lacère les joues. La neige, que l’on attendait au tournant pendant toute la tournée, nous croustille enfin sous les semelles. La chauffeuse de taxi brise la poignée de la valise de Charlotte en la sortant nerveusement du coffre, poignée qui menacait de rompre depuis des semaines. Le hasard a parfois un excellent sens du timing. Nous casons nos bagages chez l’amie d’une amie qui nous héberge avant notre départ du lendemain, ce qui signifie que nous nous retrouvons avec un après-midi entier à tuer sans l’envie de rien, absolument rien. Après avoir erré sans inspirations dans plusieurs centres commerciaux, nous nous faufilons frauduleusement dans un ciné pour revoir le début du Hobbit en 3D et le drôle, contre toutes attentes, Perfect Pitch.

There and Back again, le sous-titre de Bilbo Le Hobbit, nous paraît tout à fait coller à notre situation lorsqu’on le revoit à l’écran : nous quittions Berlin le 2 Novembre sous un beau ciel d’automne, nous y revoilà dans la tempête avec les chaussures et les voix un peu plus usées qu’au départ. Et puis beaucoup d’histoires, de chansons et de linge sale dans les bagages. Après le film, nous restons dans la salle pour faire sur papier un bilan des meilleurs et pires de cette tournée ouest-européenne épique et l’on rigole bien comme des chacaux. La boucle est ainsi bouclée. Un dernier hug à l’américaine pour la route, au milieu de la nuit, des francs remerciements et autres bons mots réciproques, et nous voilà chacun séparés, de retour sur nos trajectoires solitaires, en direction d’avions nous emportant vers nos familles, pour un Noël qui arrive à point nommé.

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Charlotte et moi sommes bien d’accord pour arrêter la vadrouille pendant un temps et se concentrer sur la composition et l’enregistrement de nouvelles chansons. Elle est maintenant de retour à Brooklyn et moi à Swansea, où je m’apprête à appuyer à nouveau sur le bouton record au studio Rook Pie en compagnie d’une pléthore de musiciens gallois doués. A l’horizon se profile une tournée en Angleterre au Printemps, en partie en formule trio et une partie avec l’excellent Odran Trümmel

A bientôt ici ou , pour de nouvelles aventures !

Stay hydrated.

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On dirait le sud

Nous passons quelques jours repus de répit et de repos à Tours, invités dans le réputé manoir de Franck du label Another Record. Nous en profitons pour rentrer chacun dans des mondes échappatoires, Charlotte allant parfois jusqu’à deux longues sessions de jogging par jour en bord de Loire, et moi en héros imaginaire, libérant des villes de l’Ouest cow-boyisant assiégées par des zombies dans Red Dead Redemption : Undead Nightmare. Pour changer d’ambiance, je joue aussi au survivant camisolé dans Dead Space II en tentant de ne pas me faire éviscérer dans les couloirs clignotants d’un vaisseau spatial infesté d’aliens. Tout ce travail de soupape nous permet de prendre des distances hygiéniques avec nous-mêmes, ainsi qu’avec notre musique, afin d’éviter la saturation qui lorgne toujours le nomade.

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Heureusement que cette pause bienvenue renforce notre blindage, car le concert du Serpent Volant (bar vaguement alternatif se voulant le repaire d’anars de la picole) prend rapidement la forme d’un combat, évidemment perdu d’avance, contre le bruit et l’indifférence. Souffrant d’une sonorisation trop légère et de la présence d’habitués imbibés étant plus venus pour parler politique entre experts que pour écouter des chansons. L’un d’eux, un quarantenaire patibulaire , daigne se retourner un moment et décolle du zinc pour venir me dire dans un jet d’haleine aux rillettes que “de toute façon, je ne sais pas jouer de la guitare”. Le rénégat fera plus tard un baise-main pervers à Charlotte, avant de lui rédiger le lendemain un e-mail dégueulasse qui nous fera bien ricaner, la grande classe.

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Notre passage au Salon Nyctalope le lendemain, petit havre de culture indépendante de l’autre côté de la Loire, permet de rééquilibrer un peu notre expérience tourangelle. J’y retrouve avec plaisir l’équipe enjouée du Salon et tout le gratin (qu’ils préparent pour les artistes), et ce soir-là, on s’amuse plus déjà à jouer de la musique, avec l’impression d’être entendu voire même écouté, les pieds dans le sable de cette cave conviviale. Pendant le test de son, je sens comme une odeur bien fétide et un tantinet canine près du “coin spectacle”, du coup je dis à Charlotte : “Don’t you think it kind of smells like dog around here ?”, ce à quoi répond un mec chelou près du bar que j’avais à peine repéré : “You are the dog”, agrémenté d’un sourire mi-dangereux, mi-benêt. Je ne sais même pas quoi répondre, ne sachant s’il s’agit d’une agression gratuite ou une blague ratée. En tout cas bonjour le malaise, ah ah. Le concert se déroule sans encombres notables, à part les “Putain, enculé !” et “Vas-y là, j’vais te défoncer !” parasites de jeunes se tapant sur Street Fighter grâce à la Nintendo vintage au fond de la pièce. Ce coup-ci, c’est Charlotte qui a du mal à accepter la parlotte du début du concert (la veille, c’est moi fulminais bêtement pendant tout le set alors qu’elle “prenait ça relax”) et va jusqu’à interrompre sa chanson pour demander à quelqu’un de finir sa conversation. Ahurissant, je ne l’avais jamais vu faire ça en 36 ans de carrière !

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Quelques mâches coulées et fondues de raclette plus loin (courtesy of Franck le Généreux, fin gourmet et fromagophile confirmé), nous partons pour Bordeaux où je rejoins mon cool frangin pour une balade dans les rues et une session-raclée de Killer Instinct sur Super Nes (vous aurez compris que je ne suis pas du genre à dire non à tout ce qui est “jeux-vidéos”). J’avais prévenu Charlotte de mon aversion pour la ville et ses habitants, sorte de racisme idiot basé sur des expériences négatives hélas répétées, et il est assez drôle qu’elle prenne aussi la ville en grippe très rapidement. D’abord en se mangeant une cyclise imprudente qui la percute à pleine vitesse (avec son bébé à l’arrière) sans s’excuser, puis en étant enfermée dans des toilettes pendant un long 5 minutes, victime d’un cadenas espiègle. Nous jouons à nouveau dans une cave, cette fois au Chicho, qui fait burrito-mojito en haut, et folk-rocko en bas, devant un public sage et jouasse. Il y aurait donc bien quelque chose de non-antipathique dans cette cité, et je suis content d’avoir cette révélation, bien qu’un peu tardive.

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A Pau, hmm, que dire ? Une plaisante ville bourgeoise assoupie comme il se doit. A minuit, nous rencontrons certainement la doublure du grand méchant Bob de Twin Peaks qui débarque dans la salle de concerts avec en bandoulière ce qui nous a semblé être un arc et un carquois mais qui est en fait une cornemuse qu’il a inventé lui-même. Charlotte apprécie tout particulièrement son collier “mini-djembé”. La soirée finit par l’intervention de la jeune Ophélie qui joue pieds nus des reprises acoustiques face à une vieille faussement blonde mais vraiment bourrée qui gesticule maladroitement et braille aux autres “Mais allez quoi bougez votre cul bande d’enculés, coincés du cul de merde ! Amusez-vous putain !” Je me dis que c’est vrai que je pourrais m’amuser quand même, mais je me retiens finalement de danser, étant bien trop coincé du cul de merde pour ça. Le booker du lieu nous fournit une critique constructive, dans une perspective de développement professionnel, citation devenue classique, lorsqu’après avoir dit, à juste titre, de faire attention à la justesse de ma voix, il balance franc de porc : “Charlotte est trop timide et joue de la batterie trop fort”.

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Le lendemain matin, nous mangeons notre petit-déjeuner avec capuche et bonnet dans la salle frigorifée de l’hôtel. J’essaye même de tartiner avec les gants pour rigoler mais ce n’est définitivement pas pratique. J’aime bien l’effort de déco, un savant mélange de récup’ Emmaüs et  d’imitation Louis XVI. Notre demande pourtant légitime de rab de confiture irrite le réceptionniste/cuisinier/homme à tout faire qui court partout le front brillant de sueur. Soudainement conscients d’être des clients exigeants et un peu chiants, nous déguerpissons illico vers la gare, slalomant entre les palmiers en contemplant la ligne d’horizon pyrénéenne qui s’offre à nous.

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Nous débarquons à Toulouse où après quelques moments appréciés de solitude campagnarde dans mon fief familial, nous assurons un set partagé assez court mais pas mal rock’n’roll au Connexion Café, lors d’une soirée organisée par l’équipe formidable (et je pèse mes mots) de l’association La CentrifugeuseCharlotte tape sur la batterie brillamment tandis que je braille mes paroles comme si on venait de me voler mon portefeuille. Quel plaisir d’être sur une scène bien éclairée avec un son de qualité, après l’enchaînement de concerts indé/DIY certes sympatiques mais aux conditions sonores aléatoires et souvent pénibles. Nous constatons à nouveau la différence majeure que permet ce confort pour une bonne performance musicale. Et je vous passe les détails des mets concoctés par les organisateurs, ventre bien rempli + qualité hi-fi = concert réussi, une équation gagnante souvent vérifiée.

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Changement de décor total puisque le lendemain, nous ne sommes plus sous les spotlights d’une scène surélevée mais dans l’arrière-salle d’une librairie dans le centre de Carcassonne, grâce à Emmanuel qui a mis en place cette chouette soirée acoustique. Le public multi-générationnel tassé dans la petite pièce  (et d’autres curieux aux oreilles espionnes grâce aux alcôves donnant sur la partie librairie) est poli, gentil et réagit timidement, semblant passer un bon moment. Quelques enfants au premier rang qui alternent entre une attention béate et du remuage impatient. Je profite d’être face à des amoureux des mots pour lire un peu de ma poésie amère, anecdotique et chômageuse. Une dame dit à la fin de la lecture, pendant le moment de rencontre “orangina, pistaches et fraises tagada”, qu’elle ne comprend pas pourquoi “les gens ne riaient pas plus” lors de ma récitation. C’est vrai que je me pose aussi souvent la question. Peut-être que simplement, certains ne trouvent pas ça drôle, grand bien leur en fasse. D’autres doivent avoir de sacrés fous-rire intérieurs. Le reste dort ou ne comprend pas le français, paix leurs âmes.

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Pour ce qui est de Nîmes, hmm. Saisi par un besoin de séparation physique temporaire dès notre arrivée, nous partons chacun de notre côté à l’assaut piéton de la ville, pour nous retrouver quelques heures plus tard par un malheureux mais comique hasard dans les allées du magnifique Parc de la Fontaine (bien plus épatant à mon goût que les Arènes romaines surévaluées). Nous jouons ce soir-là dans un restaurant vaguement “cocktail” et un peu “lounge”, qui fait la journée office de café étudiant, allez savoir. Nous nous retrouvons donc inévitablement face à des gens qui mâchent des aliments, et qui ne se sentent pas obligés d’applaudir. Le tout est assez cocasse car une scène improbable est montée spécialement pour nous des sur des tréteaux bien trop hauts, ce qui fait que pour rajouter à nos tailles déjà imposantes, nous sommes vraiment surélévés, carrément au-dessus des gens qui mangent (que je n’appelerai pas public, par souci de vérité). Du coup, les quelques personnes présentes ont capté le piège dès leur arrivée et se sont toutes assises aux tables le plus loin possible de cet autel intimidant, voyant bien le potentiel de malaise et de menace constitué par ces deux géants qui baragouinent sur leur montagne. D’autant que ne chantant pas des reprises habitées de De Palmas ou du jazz-guimauve, nous faisons vite figure de marginaux. En gros, on est vite gênés car on a vite l’impression de déranger ces braves gens qui ne demandaient qu’à manger tranquillement sans qu’on leur beugle du charabia américain.

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Dormant ce soir au-dessus du restaurant sur un matelas en mousse dans un sorte de donjon-grenier bien sordide où il faut s’éclairer à la frontale, je renonce à bouquiner ma littérature fantastique par souci de stabilité mentale. Rapidement abandonné par Charlotte qui prend fuite dans un hôtel après avoir vu notre option de pension, je suis plus tard paralysé par une peur irationnelle en pensant entendre s’exciter un monstre épiléptique dans une autre pièce. Tout ça pour finalement découvrir qu’il s’agit d’une  machine à laver dans la conforme agitation de son cycle d’essorage.

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Nous poussons ensuite vers la Provence pour rejoindre Auriol, une charmant bourgade près d’Aubagne, où une famille ô combien mélomane et enthousiaste nous accueille dans leur chaleureux foyer pour un concert acoustique à domicile. Comme souvent dans ce genre de soirées toujours réussies, les nombreux invités amènent pléthore de plats et desserts “fait maison” avant de “passer au salon” pour un concert intimiste, cette fois aussi pimenté de quelques lectures. Charlotte baptise très justement la pizza du père de famille : “Pizza Of The Gods”. Pascal fait en effet tourner le four à pizza à pleins pots au coeur de l’hiver, malgré les défis techniques que cela constitue, pour des résultats culinaires divins qui ravissent nos estomacs de voyageurs.

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S’ensuit un nouveau départ plus à l’est, à la lisière de l’Italie, pour un concert unplugged un peu étrange dans une cave voûtée de club de jazz dans le Haut-Cagnes historique de Cagnes Sur Mer. D’abord quasi-vide, l’espace se remplit au fur et à mesure d’une foule hétéroclite et apparemment désintéréssée, mais qui se précipite sur nos CDs à la fin, allez savoir. Nous finissons cet intense parcours sudiste avec notre sixième concert de la semaine pour un concert à domicile à Nice, organisé par l’excellente association Concert Chez Moi. L’ambiance est molletonneuse, les spectateurs sympathiques et concentrés, un bon moment que vous pouvez déguster avec une chanson de Charlotte ici et une de mes chansons françaises ici, merci à David et Stéphane de Bob Pretends To Be Blind pour ces chouettes vidéos.

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La journée se termine en explosion ludique, avec d’abord une partie de Loup-Garou (jeu de rôle drôle, et non atelier de confection de costumes poilus) à la bougie en compagnie de quelques spectateurs s’étant attardés, puis une session fête foraine où j’ai l’occasion de tirer à la carabine et d’abîmer mon paternel par l’intermédiaire percussif d’auto-tamponneuses. La vogue étant étonamment déserte, nous pouvons nous affronter en duel de gros bourrins, ce qui est un luxe bienvenu. Nice la colorée n’a rien perdu de sa qualité de vie, et après quelques jours trop courts près de la mer, le temps est déjà venu d’entamer notre lente remontée vers le Danemark…

(ci-dessous, dessin de Julie Ricossé lors du concert Niçois)

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Working Girl Vs. Hobo

Two very different approaches to the enjoyment of a train ride. One is all serious and professional while the other sees in it a mere opportunity to catch up on slumber-time. Beauty shots taken on a regional train while getting to Offenbach after a very confusing and choppy trip from Leipzig involving a deceased horse stuck on the tracks for 2 hours. More soon!

Dans l’euphorie des trous normands

Chers amis,

Après plus d’un mois de pérégrinations musicales, me voilà de retour en terres familiales dans la Haute-Garonne, digéreant lentement mon retour en terres francophiles en préparation de nouvelles aventures (ma vie à Montréal est pour l’instant interrompue, je vous passe évidemment les détails administratifs du retour d’exil). Je rentre profondément ravi de cette tournée en montagnes russes, ayant rencontré pléthore de musiciens inspirants et de mélomanes enthousiastes. En termes de numérologie, mon compte est bon: 3500 kilomètres, 21 concerts, 13 canettes de Coca de station-service, 0 trains ratés, 6 médiators perdus, 3 cassés et 4 volés/trouvés, 0 cordes cassées en plein concert, 1 guitare cassée en plein concert, 28% de blagues réussies au micro…

Etant donné que l’écart est désormais bien creusé entre les derniers évènements de cette tournée et le moment où je vous les relate avec un certain retard, je ne peux vous offrir qu’un bref panorama des derniers concerts, à la modeste mesure de ma mémoire:

Le Violon Dingue de Nantes se présente vite comme un lieu de luxe indé qui sent bon la bohême. On imagine facilement toutes les cohortes de groupes “alternatifs” ayant posé leurs guitares abîmées et leurs sacs à dos troués sur cette petite scène de café-concert apparemment mythique. Mary nous y accueille comme des chefs gaulois, nous avons même le droit de manger au restaurant italien d’en face! Malgré un optimisme à toute épreuve, il faut reconnaître que la salle est plus vide que pleine ce soir-là hélas, mais Yann (de My North Eye, avec qui je commence alors une petite tournée du far ouest) et moi parvenons à faire passer nos messages musicaux dans cette sécheresse spectratrice.

Le concert de Rouen s’avère en contraste très moite, le public en masse blindant rapidement un espace déjà torride. L’équipe de l’association Europe & Co. et le patron du Shari Vari assurent un accueil impeccable, avec des mots encourageants et des mets finement cuisinés. Yann et moi faisons ce soir-là la première partie de Vandaveer, formation pop-folk amerloque qui penche un peu trop du côté RTL2 (“le SON pop-rock”) à mon goût mais les mecs sont sympathiques et leur musique évidemment pas désagréable à entendre. Le contraste avec le set de Yann/My North Eye qui prend définitivement aux tripes est saisissant. A force de l’entendre, je rentre de plus en plus dans son univers sombre et habité, qui parvient à évoquer sa vie de façon brute et imagée en mélangeant chansons et expérimentations sonores. Dans une ambiance semi-électrique, je m’efforce de m’adresser à la petite centaine de gens en face de moi, malgré une attention diffuse et une réactivité laborieuse. Il faut dire que la micro-géographie du lieu est peu adaptée et confortable, pour les buveurs/dragueurs comme pour les buveurs/auditeurs, les uns gênant les autres par une promiscuité inévitable.

Au Havre, Yann et moi brayons nos mots malades dans le sous-sol d’un pub irlandais, seule scène de musique “live” de la parfois surnommée “Stalingrad-Sur-Mer” (en raison d’une reconstruction quasi-totale de la ville historique avec une symétrie et une esthétique américano-soviétique glaciale à la suite des bombardements de la Seconde Guerre Mondiale) dans cette période de transition étrange qui prive les aficionados de musique de tribune adéquate. Le groupe local We termine la soirée en envoyant la sauce pop-rock avec une chanteuse énergique, de jolies rencontres en pagaille s’ensuivent après les festivités: une fille me bise les joues pour compenser les 5 euros qui lui manquent pour s’offrir mon album, un charmant punk de la vieille garde locale plus tard me fera un bisou dans la rue juste parce qu’il a bu et qu’il est content. J’ignore encore lequel de ces deux baisers inattendus m’a le plus confus.

Le second concert est Tours est du genre euphorisant, dans cette petive cave humide et confidentielle où les spectateurs debout, en manteaux, à 50 cms de moi, me dévisagent avec curiosité. L’équipe du Salon Nyctalope est certifée “plaquée or et vernis de diamant”, du gratin dauphinois “homemade” dans la piaule du dessus jusqu’aux blagues potaches essaimées par le staff excité pendant le concert. Je découvre avec horreur que le cou de ma guitare est brisée après un parcours poétisant dans le public (plutôt drôle et étrange, récitation accompagnée par les bidouillages et beaths synthés de vintage du one-man showman Ressources Humaines, je vous conseille son excellent Smells Like Team Spirit). Côté cassure imprévue, les meilleur enquêteurs de Scotland Paillarde sont sur le coup mais le mystère persiste. Nulle inquiétude cependant, le vaillant luthier toulousain a depuis recollé l’affaire sans vider mon porte-monnaie, donc plus de frayeur que de mal sur ce mauvais coup de cou.

Ereinté et avec une voix de gravier, je traîne ma carcasse maganée un peu plus vers l’Océan. Je joue calmement, en ménageant les étincelles, un dimanche après-midi terne et pluvieux à Caen dans le salon du manoir normand grand-parental, devant des membres méconnus de ma famille, leurs amis et quelques voisins curieux. La plupart des spectateurs ne sont manifestement pas trop habitués à ce genre de situation de concert  intimiste, les applaudissement sont de fait courts et les réactions timides, cela crée un malaise général étonnamment agréable. Rapidement atteint par la fatigue accumulée de 5 concerts en 5 jours, je raccourcis mon set en remerciant la gentille assemblée, qui manifestera ce jour-là un intérêt inespéré pour mes produits artisanaux de poésie du terroir et des night-clubs.

Le concert final à Paris ne sera pas le feu d’artifices final escompté, en raison d’une meute de bar d’humeur vacarmante et de soucis techniques plutôt épais: le micro de guitare lâche pour de bon aux deux tiers du concert, me forçant à improviser de mauvaises blagues et des poèmes à moitié oubliés en guise de clôture maladroite. C’est surtout le fait de devoir jouer sur une guitare classique empruntée non sanglable et branchable qui ruinera mes efforts musicaux pour de bon. Estropié par le besoin de jouer assis et face à un micro statique, mes habitudes de gesticulation en prennent un coup et je passe un mauvais moment de frustration immobile, bêtement assis face à un public relativement large pour un début de soirée mais dont les intentions et les attentions sont difficiles à cerner dans le bruit et l’obscurité ambiantes. Je sors de scène déçu de ma prestation pour la première fois depuis longtemps, secoué temporairement dans ma confiance épique. Plus tard, sirotant seul un milk-shake de l’ordre de l’écoeurant dans un Macdo 24/24, je me dis qu’en fait, après une petite dizaine de concerts à Paris, je n’ai essuyé que des mauvaises expériences! Je ne crois néanmoins pas aux malédictions et retenterai évidemment ma chance dans cette capitale coriace, le Folk’n’Roll en bandoulière.

La tournée est belle et bien close, et je prends racine en préparant la suite. Voici donc venu le temps de vous quitter, jusqu’à mon prochain départ ! Merci à tous ceux qui ont suivi le blog, qui sont venus aux concerts, qui ont écouté et qui m’ont soutenu avec leurs achats généreux et curieux!

A bientôt, au détour d’une Nationale fantôme!

Pour faire chanter des carillons de bleus venus du Nord

Capitaines d’un brise-larmes

Traversée de la Belgique en bavant dans ma sieste. J’écarquille les pupilles et voici Liège sous la neige, retrouvant avec surprise cette poudre complice que je pensais quitter pour de bon sur le tarmac de l’aéroport de Montréal. La météo annonce la couleur de toute façon: le début de mon voyage sera une véritable vadrouille au royaume des glaces, avec un vent au cutter qui aime me ramener à ma fragilité des joues. Ce soir-là, nous chantons à tue-tête et tapons de la basket sur la scène d’une péniche qui fuit (du toit, heureusement), amarrée sur le quai joliment pavé le long d’une Meuse qui tanguait light. La chaleureuse équipe de Liège 3015 a travaillé fort pour rassembler une petite foule attentive et intergénérationnelle, et je m’excite comme un enfant à l’idée de montrer ma came. C’est devant eux que je pénètre officiellement dans mes chansons depuis l’entame du périple, ravi du déclic un peu tardif de ma musique en mode live, après des sets peu inspirés et précipités au Mofo et au Café Diskaire. Décidemment frustré de ne pouvoir communiquer directement avec les locaux dans la langue de nos aïeux, et inspiré par les talents francophages de mon compagnon de médiator, j’insère des slams érotiques et autres bafouilles poéticomiques dans mon spectacle. Cela fait respirer mon set anglophone et me permet d’exprimer décemment mes angoisses et autres trouvailles de post-adolescent.

Le lendemain matin, en compagnie du généreux Didier, quelques secrets, recoins et ruelles de la ville nous sont révélés au compte-goutte de son enthousiasme bien informé: familles entières de bourgeois brûlées dans une église cadenassée par des guildes mécontentes, rémanences de l’hostilité flamande/wallonne, délires architecturaux du prince-évêque déchu et autres anecdotes du cru. Il nous présente aux charmes du “carré”, ainsi qu’à la déco psychédélique du légendaire repaire estudiantin le Pot-au-Lait (citation  du flyer de la programmation du lieu déjanté: “Les bons conseils de mon onc’ pol: voici une recette simple pour empêcher votre petit ami de ronfler. il suffit de lui écarter les cuisses. Dans cette position, les testicules sollicitées par la pesanteur tombent, obstruant l’orifice de l’anus. Le tirage est coupé. Il ne ronfle plus.”). Il nous enseigne aussi le régal des “boulets” à la sauce “lapin” (boulettes de viande énormes roulées dans la farine et poêlées avec de la cassonade, des oignons, un vrai délice d’hiver). On nous raconte un carnaval liègeois qui n’a rien à envier à Rio de Janeiro, avec le vomis qui coule à flots le long des processions de cancres guindailleurs, émergeant de leurs “kots” (chambres-taudis d’étudiants) pour plonger dans le zwart (le “noir” de la rue festive).

On la r’fait! Lille, le retour de la vengeance

Retour dans un fief lillois sub-zéroien (sans se gourer en passant par Bruxelles comme à l’aller, ignorant les traductions flamandes des noms de villes sur les panneaux de signalisation) pour atteindre le Peek-a-boo et sa faune nyctalope.Vintage 50’s sans les clichés classiques, le lieu exigü se présente vite comme un bar de quartier familial à la patronne mélomane et réglo. L’espace est étroit et séparé comme souvent entre les curieux attentifs et les bavards alcoolisés, ces derniers frustrant les autres par leur vacarme étouffant nos voix et nos paroles. Heureusement, ce soir, nous prenons tous le bruit du bon côté : Isabelle, très classe, égrène ses jolies chansons sans faire vaciller sa concentration ; Sammy dispose d’autres stratagèmes de lutte, il ne se démonte pas et monte sur les tables en criant ; quant à moi, je dissémine ma prose sexualisante avec le sourire entre mes chansons épiques en angliche. Nous dormons à Lille chez un Arthur accueillant qui nous fait partager sa passion pour Simon Finn, folk-psyché obscur et oublié. Il vit à côté d’un bar-cantine de carnavaleux, la Chapelle, qui passe toute l’année non-stop uniquement de la musique de carnaval, devant lequel rôdent des jeunes aux mines patibulaires. Voici quelques perles de leur flyer dérobé pour la blague : “Vins faire tin carnaval toute l’année avec tous ché gins! à la Chapelle, sur l’comptoir tu choleras pas ! à la Chapelle, tin plus biau Klet’che tu mettras! à la Chapelle, les femmes sont mon oncle et les hommes sont ma tante!”.  Je vois un guitare dans un coin du salon d’Arthur sur laquelle est écrit au marqueur noir “I bought this guitar to pledge my love to you“, parole mythique s’il en est du Bill “Smog” Callahan.  En revoyant cette phrase, j’en ressens la pertinence comme un uppercut, vivant pleinement en ce moment cette tension essentielle de générosité dans ce voyage improbable qui nous pousse à braver des publics tranges et étrangers pour leur parler d’amour, du nôtre et du leur, comme une urgence dans cette cellule de crise.

On nous raconte les tribulalations véridiques d’un mauvais magicien qui a joué dans un film porno local intitulé “Bienvenue chez les Ch’tites”. On nous dit que les clochards meurent en réalité beaucoup plus l’été que l’hiver en raison des maladies contractées dans le froid. Les belles rencontres s’empilent et forment un beau collier, et le sentiment bienvenu de connexion avec ma propre musique s’installe et s’intensifie.

Sammy ayant vécu dans le coin, nous allons rendre visite à ses anciens voisins qui nous invitent tous comme si nous étions le sang de leur sang. Pendant notre séjour dans le Nord, les gens semblaient se sentir investis de la mission de confirmer la légende que les gens du du Nord étaient accueillants et savaient se montrer convaincants à grands renforts d’arguments gastronomiques et avineux. Quel plaisir de me retrouver au sein de la “bonne franquette” décontractée et de ses éléments relativement absents de la culture de la table canadienne: corbeille de pain et plateau de fromages pour n’en citer que deux plutôt représentatifs! Glissant mes pieds meurtris sous des tables garnies de mets locaux, de saucissons en patates douces, de flans en pâtés, je redécouvre l’art de manger en prenant le temps, passe-moi le sel, vous avez de la moutarde ? on se régale, merci vraiment. Sur un autre terrain chauvinistique, je me demande quand même par quel plaisir malsain je me retrouve à jubiler devant la grandiloquence des Géant Casino de mon pays d’enfance, jusqu’à apprécier la revisite de ces labyrinthes aseptisés! C’est aussi singulier de ressentir un tel confort en revoyant mes gaufres au chocolat préférées dans les étals des stations-service, there’s nothing like home, indeed.

En raison d’une batterie frileuse et d’une météo coriace, Sammy met le réveil et se lève à 6h du matin pour démarrer le Chrysler Voyager qui nous joue des tours fréquemment en ne se démarrant pas. Cela constitue notre petite frayeur matinale en motif récurrent, qui nous a valu une visite chez Norauto et quelques frissons supplémentaires. Quelques mots d’ailleurs sur les carences de notre précieux carrosse, hormis ces désagréments: nous devons tous rentrer par la portière conducteur, qui est la seule qui s’ouvre, ce qui implique des crapahutages et l’ostension fréquente de la couleur de nos caleçons ; le système électrique général craint à mort tel que lorsqu’on baisse la vitre avec la commande électrique, cela coupe la chique à la musique (évidemment, nous oublions des fois cet affreux lien de cause à effet et on ruine à l’insu de notre plein gré le pic dramatique d’une super chanson en voulant payer le péage: “Et meeerde”) ; il faut laisser le doigt appuyé sur l’allume-cigares tout le temps de son allumage, ce qui laisse le motif du bouton imprimé sur l’index lorsqu’on veut faire nos Clint Eastwood en crapotant des cigarillos vanillés ; un balai doit tenir le coffre ouvert car il ne tient plus tout seul, ce qui fait toujours effet “épée de Damoclès” en mode porte blindée sympa quand on décharge l’ampli. Au-delà de ces dysfonctionnements légers et sujets à plaisanteries redondantes, la bête bouffe du kilomètre sans rechigner, poussée par la country mauve de Jeff Bridges ou le flow de Busta Rhymes, et je lui tire bien bas la casquette. Long may you run.

Normalement, c’est pas mon truc, les plans à Troyes…

Coïncidence étrange, le 3 Février, nous partions à trois (en comptant le Cinto, fidèle passager canin) à Troyes, coquette ville médiévale aux beaux restes de maisons en colombages, fortifications restaurées et vieilles rues pavées. Je m’attendais à un bled sans relief et j’y ai trouvé une ville d’histoire et de caractère. Le Bougnat des Pouilles est un restaurant/bar à vins bondé et agréable, on m’y laisse boire mon traditionnel litre de Coca (en vraie star du mouvement straight-edge) et on nous gave de saucissons et fromages de la région. La scène étant située le long du principal couloir de passage entre les diverses salles boisées du complexe de la night, nous voyons défiler juste devant nous les kakous aux cheveux courts et laqués qui débarquent au fur et à mesure, attendant patiemment que la taverne opère sa mutation en boîte de nuit avec le Deejay local. Ils nous font méchamment sentir dans leurs regards et ricanements crétins quelque chose du genre : “dégagez, les ringards à guitare”, résistance implicite que j’apprécie beaucoup. Cette configuration s’avère vite cocasse, surtout quand les serveurs occultent notre vue du public et braillent à 2 cm de notre manche de guitare : “C’est pour qui, les tartinettes?” ou “Sabine, un café pour la 3!”. Cela donne d’ailleurs lieu à une péripétie plutôt drôle: Sammy, pris dans une des transes de rockeur dont il détient le secret, lance un coup de jambe qui manque d’éborgner une serveuse déjà peu enjouée par le bordel ambiant, coincée entre des folkeux qui schlinguent et qui montent sur les chaises en braillant et les jeunes branleurs du coin qui exigent leur troisième pichet de bièrasse.

Il n’est pas toujours évident d’être pris au sérieux, voir de se prendre soi-même au sérieux quand on joue dans un lieu si peu adapté à notre musique, au creux d’une foule hétéroclite, partagé entre ceux venus pour découvrir une musique inconnue (quelle idée!) et les autres aux motivations cumulables : drague, drogue, déconne, bouffe, bière et frime. Nous nous en sortons pas mal au final, grâce à un second degré éprouvé et une conscience professionnelle solide, mais il fut bon d’oublier et dissoudre mes trimages du soir dans le matage éhonté des “Confessions Intimes” de TF1 une fois rendu à l’hôtel.

Le lendemain, nous reprenons les nationales et je me trouve vite à aimer regarder la fumée des usines danser dans le ciel clair de l’hiver. Dans cette France de l’interstice, nous traversons des patelins fantômes de Franche-Comté (Gourgeon, Noidans, Villersexel…que de villages aux charmes vaporeux!), nous longeons des marais semi-glacés qui ressemblent à des flaques de salive et nous tombons sur un supermarché “Corluyt” frigorifié avec cette caissière éteinte qui nous tend une facture-devis en format A4 pour 5 euros de Haribos…Nous naviguons fluidement dans la chaude lumière qui baigne la haute-vallée de l’Aube, jaune tendance orange, avisant quelques fois des silos désaffectés et autres garages abandonnés qui dénotent une ambiance post-industrielle pour le moins sympathique.

Mules + Loose = Alsassholes

Après un circuit sans-faute, il fallait évidemment que les tuiles commencent à se pointer dans le décor. Nous fûmes rapidement minés par un accueil de glace dans une ville de Mulhouse, il faut le bien dire, hideuse et labyrintique. Le patron nous a fait déguster une spécialité alsacienne avant même notre arrivée lorsque nous cherchions son bar, en nous déconseillant au téléphone de demander notre chemin à des “casquettes” qui ne connaîtront sûrement pas le centre historique vu qu’ils ne viennent pas vraiment d’ici. J’ai rebaptisé pour l’occasion mon compagnon Samir Da Costa, un mix portugais/marocain histoire de déstabiliser les xénos potentiels et essayer de rigoler un peu du fait que nous nous trouvions désormais dans la terre d’origine des groupes de punk néo-nazis, aux chansons potaches du genre “Mohammed, mouche à merde” et j’en passe. Il faut dire qu’en interrogeant une casquette, erreur impardonnable, nous eûmes une réponse pour le moins cocasse : “Le Greffier ? J’sais pas.. c’est tribunal ça!”, et de se barrer comme un voleur avec ses potes apathiques, la bouche collée dans un kebab. On se serait crus dans une page de “La Vie Secrète des Jeunes” de Sattouf, qui a le don de photographier en BD les jeunes beurs dans ce genre de situations peu avantageuses. Enfin bref, les rares êtres humains croisés dans les rues (un samedi à 19h en centre-ville, rappel) n’avaient aucune envie de nous aider et préféraient s’amuser soit à nous égarer, soit à nous donner des réponses vagues et inutiles, soit à nous faire attendre 5 minutes pour finalement avouer qu’ils n’en avaient aucune idée, soit à carrément nous ignorer dès que je baissais la vitre (mon préféré). Faut dire qu’on faisait un peu gitans avec le boxer qui aboie sur la banquette arrière, mais bon, il paraît qu’il faut aider son prochain, même s’il n’est pas rasé de près.

Mais les milieux hostiles, ça on connaît, comme disait Kool Shen, et tant bien que mal, nous avons tenté ce soir-là de faire vivre nos chansons entre les beuglements d’une jeunesse avinée et les papotements de quarantenaires majoritairement désintéréssés. Quelques oreilles curieuses étaient aux aguets comme toujours (les fous), hélas troublés dans leur écoute par la cacophonie ambiante. Sammy est monté sur un tabouret et a fait fuire un groupe de mecs qui essayaient, avec beaucoup de réussite, de tous se ressembler. J’entendis l’un deux, visiblement remonté, miauler en se dirigeant vers la sortie : “Il a marché sur mon pull”. Un mec dit à Sammy que ce qu’il fait est super cool et ressemble à du “Jimmy Cash”.

Pina nous avait régalé avant l’attaque des festivités avec des mets typiques (Fleischnacka, un escargot de viande et des Spatzle, sans parler de la saucisse Viennerla, moins fine que la strasbourgeoise, allez savoir pourquoi), et la famille tenant la maison nous a traité comme des coqs en pape. On nous raconte le mépris condescendant des gens du Bas-Rhin pour cette région prolétaire, le manque de tribunes pour les groupes de compositions originales dans la région (même constat triste qu’aux US, on veut entendre “Stairway to Heaven”). Ce soir-là, j’ai cru entendre un fantôme de fillette ricaner dans un des angles lovecraftiens de la bicoque, mais c’était sûrement les rires gras de la meute du bar qui résonnaient encore dans mon crâne. Sur scène, quand j’évoque Toulouse, un mec me crie “Toulouse-Mulhouse, même combat!” à quoi je réponds que oui, il y a effectivement une connection entre ces deux mots: c’est la loose, ce qui n’a fait rire que moi (ce qui est déjà beaucoup). Des filles britanniques assistantes-enseignantes en anglais viennent nous voir à la fin, avec l’envie manifeste de s’exprimer sur le calvaire qu’elles endurent dans cette ville de morts-vivants saoûlards et/ou neurasthéniques. Nous compatissons, impuissants, n’ayant eu qu’à offrir une modeste soirée de divertissement acoustique pour leur faire oublier le néant culturel qu’elles habitent. Cela confirme l’impression de malaise qui s’est rapidement installée dès notre débarquement dans la cité maudite. Oui, vous direz, je ne ménage pas mon texte question généralité, mais il est question d’émotions primaires ici et non de dossier journalistique nuancé sur la ville de Mulhouse! 2012, l’année du blues à Mulhouse.

Dire que nos ancêtres ont perdu leurs vies empalés sur des baïonnettes de Prussiens pour garder ce lopin de terre désagréable! Les Allemands auraient sûrement fait meilleur usage de ce coin qui nous a divisé si longtemps bêtement et terriblement : Freiburg, de l’autre côté de la frontière, est un contre-exemple flagrant en terme de cachet et d’accueil de la population si mes souvenirs de Schulereisen sont bons. Il fit bon de quitter le navire après une douche karchër, un soulagement comme on en fait plus. Le contraste avec la Bourgogne, avec ses bâtisses charmantes et  ses vignobles vallonnés, fut étonnant.  Difficile de rivaliser avec la gueule d’un Meursault, avec la pierre de Chagny, avec le cachet d’un Santenay! Sammy me déposait à Beaune en escale familiale mais c’est une autre histoire, tournant pour l’instant avec un sourire en coin la  première page de la tournée d’hiver..

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